On m’a vue dans le Vercors…

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Espèces d'espaces / Non classé
2016-07-07 11.41.48

Salut les boucs,

C’est avec appréhension que je reviens sur le blog.

Je sais pas comment ça se passe pour vous mais en ce qui me concerne, plus je diffère, plus la tâche me semble insurmontable. Et avec l’âge (je viens encore de me prendre une année dans la tronche), ça s’arrange pas. Cette année, il n’y a pas que Thévenoud qui s’est illustré pour sa phobie administrative (j’ai lamentablement laissé passer la deadline d’une inscription administrative. Résultat, j’ai passé le quadruple de temps à apitoyer les gens sur mon triste sort de meuf à la masse ; j’ai zappé le délai de déclaration des impôts  ; j’ai mis quatre mois (oui, quatre) à corriger un p*** de paquets de copies (les copies c’est comme les devoirs au CP : la première fois, t’es tout excité et tu mets tout ton coeur à l’ouvrage, avec application et langue tirée. Mais à mesure que l’exercice se répète, tu déchantes en flèche, surtout quand tu comprends que tes élèves se fichent un peu de tous tes commentaires car seule importe la note) ; j’ai attendu six mois et autant de piles de bouquins au sol qui s’effondraient régulièrement avant de me décider à monter de nouvelles étagères, etc.). Bon, je ne voudrais pas vous comparer, chers lecteurs, à un paquet de copies poussiéreux, mais le fait est que j’ai beau penser à vous, j’ai fait un blocage. J’ai commencé un tas de brouillons que je n’ai pas su mener à terme (il y en a un pourtant que je ne voudrais pas remiser à la poubelle dans lequel je parle de la fête, joyeuse ou triste).

Pour renouer en douceur, j’ai décidé de faire au plus simple et de vous débriefer ma courte semaine de vacances. Quand t’as un budget serré, que tu vis à longueur d’année dans la pollution et 18 m², que tu passes tes journées les fesses assises devant un bureau, la question des vacances se résout en un mot : RANDONNEE. Dont acte.

Pour être sûre que l’expérience soit à la hauteur de mon attente, j’ajoute quelques réquisits: 1°) en solo ; 2°) en autonomie complète (trois jours de vivres et de couchage) ; 3°) hors afflux saisonnier (SEULE sur les hauts plateaux du vercors).

Normalement, à cet énoncé, j’ai droit à la question qui tue : « Mais t’as pas peur? ». De quoi aurais-je peur? Du viol? C’est pas comme si j’allais faire un jogging sur les bords de Marne ou en forêt de Fontainebleau (au pif). Dans ma tête, les pervers esseulés ne traînent jamais très loin des zones urbaines. Des animaux? J’avoue, j’ai déjà vécu le sanglier qui rôdait autour de la tente avec la frousse terrible de me faire empaler par une meute de marcassins et j’ai bien cru, une autre fois, que j’allais me faire piétiner par un troupeau de vaches dans le Cantal. Autrement, je n’ai jamais eu le loisir d’entendre « ces serpents qui sifflent au dessus de ma tête », ni de dégainer une bombe au poivre face à un grizzly. Ma seule heure de gloire c’est lorsqu’au Canada, au détour d’une promenade dans un parc, je me suis trouvée nez-à-nez (à 5 mètres près) avec  une maman ours et ses trois winnies : j’ai pris ma photo, normal. Si on reste dans la série « confrontation avec un animal sauvage », mon meilleur souvenir est celui d’avoir été rejointe par un banc de dauphins alors que je nageais au large de la côte en Caroline du Nord. J’étais seule dans la mer à ce moment-là (soleil au zénith = heure de la sieste= moment de répit pour une au pair) et sur le coup j’ai bien cru que j’allais frôler la crise cardiaque quand j’ai aperçu plusieurs ailerons qui se dirigeaient à vive allure vers moi…Ils se sont rapprochés, j’en ai même frôlé quelques uns, et lorsque j’ai compris que je n’étais pas dans un mauvais revival des dents de la mer, j’ai essayé de les suivre. Mais ils sont aussitôt repartis.

Bref, pour revenir au Vercors, il y a des bouquetins, des chamois, des marmottes, des tas d’oiseaux…. et des loups. Mais pour les loups, je n’ai compris qu’à mon retour que non, ce n’était pas des blagues pour faire peur au petit chaperon rouge cramoisi de soleil. Même pas eu peur du gros patou qui vient t’aboyer en pleine gueule parce que ton GR a le malheur d’interférer avec son troupeau de moutons (me suis contentée de le maudire et me suis débrouillée pour trouver une tangente). Et lorsque, dans la nuit noire, il m’a fallu m’extraire de ma tente, isolée dans la pampa, pour aller faire pipi, je n’ai frissonné que de froid et j’ai uriné en levant les yeux vers le ciel étoilé.

Reste la question joker : « mais pourquoi SEULE? » Parce que seule c’est mieux.

Okay, je vous dois quelques explications vu l’incrédulité que manifeste mon entourage face à ce genre d’initiative de mon cru (quoi que, j’ai bon espoir qu’on me fiche la paix l’année prochaine, lorsque je m’embarquerai dans le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, car ceux qui me connaissent le plus intimement ne peuvent que constater mon bliss au retour de ces balades en solitaire).

La rando c’est comme les brocolis. Au départ, on tâte la chose avec les parents, patte traînante et moue boudeuse. Quand à douze ans, vos copines peaufinent leur bronzage et s’initient au roulage de pelles sur la Côte d’Azur, sur les plages de Normandie ou en Grèce, et que vous êtes condamnés à passer la semaine dans les Vosges, en Corrèze ou en Autriche enchaînés à vos darons, laissez-moi vous dire que la randonnée c’est niet. Vous vous jurez que vos vacances de grande seront au Club Med (rêve d’ado), vers une destination carte postale instagram, ou ne seront pas. Et puis un jour vous vous laissez embarquer par des copains : expériences marquantes (les brocolis s’accommodent très bien, demandez-moi des recettes si vous êtes en panne d’inspiration). Quand votre bande de copains de rando s’effiloche, vous tentez de renouveler l’expérience avec votre mec. A un moment, vous pensez même que c’est le bon parce que lui, au moins, ne vous rie pas au nez à la perspective d’un dépaysement de plus de 48h sans connexion, ni ne se rue sur son smartphone lorsqu’il entrevoie une barre tremblotante sur son écran.

Quand vous retournez à l’état enviable de célibataire, une question cruciale demeure : quid des vacances?  En mon état, je suis plutôt chanceuse : j’ai de chouettes amis, dotés de chouettes baraques de vacances. Il n’empêche que j’ai ressenti le besoin de marcher et que, l’an passé, au moment de la rupture, j’ai décidé que j’irai traîner mes guêtres seule sur les sentiers de randonnée. Seule parce que, même lorsque je gambadais avec d’autres, je ne savourais jamais autant les paysages que lorsque j’étais en retrait du groupe. J’appréciais les moments de bivouacs partagés mais je redevenais asociale lors des temps de marche (autant vous dire que j’ai beaucoup cogité lorsque je marchais avec mon ex). En juin 2015, je suis partie dans les Cévennes, pour un tour du Mont Lozère. 6 jours de marche et nuits en gîte. Seule sur le GR, seule en gîte, sauf lorsque je croisais les pas de mes congénères engagés sur le chemin de Stevenson (l’autoroute du randonneur, avec Saint-Jacques). J’ai adoré. Davantage, j’ai été transformée. Romantique, je pensais que, peut-être, j’allais faire le bilan de ma vie, de mes échecs, de mes aspirations. Que nenni, je me suis simplement contentée de marcher, en complète harmonie avec la nature. Tout à fait. Sans exagérer, je crois que ça a été la plus belle semaine de vacances de toute ma vie. De trois décennies, vous vous rendez compte!

Alors cette année, ni une ni  deux, j’ai remis le couvert. Direction les Hauts Plateaux du Vercors, pour tester « l’autonomie complète », sur une courte durée, éprouver mon potentiel de robinson crusoé pour le jour où la civilisation s’effondrera. Autant vous dire, que la seule mention d' »autonomie complète » a bien fait rigoler mon psychanalyste. Ah oui, depuis trois mois que je vous snobe, j’ai entamé une analyse, oui, moâ d’habitude si rétive à tout ce qui a trait à la psychologie (je suis suffisamment égocentrique comme ça). Comptez sur moi pour revenir bientôt sur le sujet de l’analyse, dans le prochain post peut-être, dans moins de six mois, si Dieu le veut!

Avant de partir, j’appréhendais un peu la balade. D’abord parce que je n’avais aucun entraînement (pas réussi à me remettre régulièrement au jogging), que je fume comme un pompier, que mon sens de l’orientation est toujours aussi affligeant (je n’ai pas eu l’occasion de vous parler de mon séjour à la Villa Médicis #jemelapète et de mes errements dans le dédale de Rome). En toute franchise, j’ai morflé : un sac lourd (tente + couchage + bouffe + eau = 15 kilos au max) sous le cagnard, avec de bons dénivelés. J’ai eu quelques moments difficiles où je me suis sincèrement demandé pourquoi je m’infligeais tant de peines. avais-je quelque chose à (me) prouver?

Je crois que ce qui me plaît par dessus tout, c’est la simplicité de l’action. Avoir le strict nécessaire sur le dos (même si je peux encore m’alléger), un pas après l’autre (j’ai croisé sur le Grand Veymont quelques adeptes du trail : ces gens sont des grands malades!), des paysages à couper le souffle, la sérénité du mental, la sensation  d’habiter pleinement son corps, l’effort et la persévérance avec, pour  seul objectif, l’étape suivante, que vous pouvez adapter comme bon vous semble (à condition de trouver une source. Et là, ça se corse….)

C’est difficile à expliquer « aux autres » que ce type d’expérience (de vacances) est bien plus enrichissant qu’un long weekend à leurs côtés où vous ne faites que délocaliser vos conversations coutumières. C’est difficile de refuser aux autres de vous accompagner. C’est difficile de leur faire comprendre que si oui, à l’origine, il s’agit d’une initiative en partie symbolique prise à la suite d’une rupture, si je renouvelle l’expérience, c’est parce qu’y trouve mon compte.Et pas qu’un peu. Ce n’est pas un choix par défaut (pas plus que ne l’est l’état de célibat tel que je le traverse actuellement) (parenthèse bis : il faudrait que je trouve le temps d’écrire un post spécialement dédié au célibat car, même si quelques articles fleurissent ça et là, il semblerait que ce soit l’une des expériences les plus incompréhensibles et les plus indéfendables à assumer en société). Peut-être que seuls les vrais solitaires et les affamés de nature sont à même de comprendre cela.

Justement : à la fin de ma promenade, arrivée à Châtillon-en-Diois, j’ai renoué avec la civilisation. La civilisation c’est : une douche, un dîner dehors, un lit en gîte, des rencontres. J’avoue tout, je pèche d’orgueil : j’aime l’attention dont je suis entourée en tant que jeune femme randonneuse. Les gens avec qui je discute, surtout les locaux, les habitués de la montagne, font montre d’une véritable compréhension. Je n’ai plus eu à subir les regards interrogateurs du pourquoi.

En 24heures, je suis passée de la sévérité des Hauts Plateaux à la douceur de la Drôme. En 24 heures, j’ai fait d’innombrables rencontres. Plusieurs personnes m’ont proposé de partager leur repas, de passer un bout de temps avec eux, se sont  livrés à moi. C’est étonnant de constater à quel point les gens viennent spontanément à ma rencontre. Lorsque je passe quelques jours seule avec moi-même, j’en reviens apaisée, disponible, ouverte à tout, aux autres. Trois jours inoffensifs pendant lesquels mes barrières reculent, parce que je me contente d’être en harmonie avec ce qui advient : la chaleur, l’effort, la nature, juste un pas après l’autre (bis). Forcément, je vire un peu dans le mysticisme new age ou flower power dans de telles circonstances!

On va pas se mentir : à chaque fois, le retour est méga rude. Ca commence dans le train, quand du TER je prends place dans le TGV qui ramène vers Paris les vacanciers du Lubéron. La confusion s’installe en moi alors que je regarde les passagers, que j’observe l’élégance de certains. Le choc suivant, c’est l’arrivée en gare, le métro, ma cage d’escalier, le gros sac planté dans le studio qui y perd tout son sens. Blues de la randonneuse.

J’aime, intensément, les Cévennes ; j’ai découvert le Diois (la Provence aux confins du Vercors) : toujours d’anciennes terres huguenotes, des villages préservés, des territoires babos où cohabitent petits-fils de paysans revenus à la terre et communautés de néo-ruraux (Pierre Rabhi n’est jamais loin). Quand je suis là-bas, j’ai l’impression cruelle de vivre une vie parisienne aussi effrénée que dérisoire. Longtemps j’ai pensé que je ne pourrais jamais quitter Paris parce que je n’arriverais pas à m’intégrer dans un endroit où je n’ai pas de racines. Maintenant, je commence à changer d’avis. Sur de nombreux aspects, je suis snobinarde, élitiste. Bref, quelqu’un de pénible. Je prends conscience que ce ne sont pas des tares dans la mesure où il ne s’agit pas d’une posture et que j’ai toujours réussi à frayer avec les milieux les plus divers (sans blague, à part l’ouvrier(e) à l’usine, je crois que j’ai des potes/relations, dans n’importe quelle corporation, pute et prêtre inclus). Franchirais-je le cap un jour? Est-ce seulement me bercer de douces espérances?

Sur ce, je vous laisse méditer ces paroles hautement subjectives (ne relevez pas les fautes d’orthographe, je me relirai tantôt). Bon été à tous et à toutes! Attention aux moustiques et aux coups de soleil! Merci de votre patience!

La prochaine fois, je vous expliquerai comment faire de bonnes trouvailles pendant les soldes chez H&m et Zara (et on causera psychanalyse).

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La vie moderne
pourquoi-telephone-portable-tonalite

Paraît que Prince est mort. Perso je m’en fiche royalement. J’imagine que vous le saviez déjà mais comme mon appli du Monde n’était plus à jour, je l’ai su un peu après les autres.

Il y a une autre disparition, imminente, qui est sur le point d’impacter autrement plus sévèrement ma vie quotidienne : celle de mon smartphone et, avec lui, de l’internet nomade et de la connectivité en continu (au sens où mon smartphone se trouve le plus souvent dans un rayon qui n’excède pas la longueur de mon bras. Même quand je n’arrive pas à mettre la main dessus et, qu’affolée, je retourne tout).

Ca fait un paquet de semaines (de mois) que j’y cogite en sourdine: si je me libérais de l’internet à portée de pouce? Cap’ ou pas cap’? A d’autres moments, au contraire, j’ai voulu augmenter ma connectivité, passer à la 4G, à la version numéro 6 de mon modèle actuel. Je l’aurais sans doute fait si le prix du mobile convoité n’avait pas été si élevé et si le forfait afférent n’entraînait pas une forte hausse de ma facture mensuelle.

Il y a sans doute de la faiblesse dans ce coup de tête matinal qui m’a amené à  résilier  mon abonnement actuel, changer d’opérateur (je hais les opérateurs mobiles), souscrire un abonnement à prix mini, sans engagement, auprès de la concurrence. Principale caractéristique dudit abonnement : assurer le strict minimum de la téléphonie mobile, soit les appels et les sms. Pour parfaire le tout, j’ai ressorti un vieux Nokia pas du tout « intelligent » au regard des critères du moment. Bref, un grand bond en arrière si on considère que la révolution technologique du XXIe siècle est d’abord celle du smartphone.

Oui, il y a de la faiblesse dans cette décision impromptue. Faiblesse de ne pas savoir résoudre autrement ma procrastination que par cette suite de résiliations. Comme elle ne date pas de la veille, je n’ai pas beaucoup d’illusion. J’ai bien conscience que je ne tiens pas là la solution à tous mes problèmes de gestion du temps!

Les derniers posts de Renardeau (qui évoquait LEECHBLOCK) ou de Marie de citron&gingembre (comment être efficace (et ne plus s’agiter pour rien)) m’ont incidemment aidé à mûrir ma réflexion. Il n’y a qu’à relire mes commentaires à leurs billets, haha!! Déjà, dans mon avant-dernier billet, je pointais mes travers de consommatrice en même temps que mon besoin de cliquer sur des sites marchands pour me changer les idées, pour faire une pause qui ne demande aucun effort, juste un clic.

Mais le déclencheur date d’aujourd’hui :

Réveillée tôt. Levée une heure plus tard. Entre les deux : une petite navigation sur l’internet mondial. Même pas pour aller m’informer des nouvelles fraîches des dernières 48h (appli Le Monde en panne mais branchée sur les grandes ondes de France inter). Simplement pour le plaisir de traîner, de commencer ma journée tranquillement, sans avoir à me hâter. Seulement, la culpabilité ne tarde jamais à se pointer (à quoi bon me lever tôt si c’est pour différer le début de la journée?). Dans ma tête, une rapide estimation du temps quotidien perdu à vaquer à des occupations peu glorieuses sur internet provoque une bouffée d’angoisse : il y a les moments du lever et du coucher, les déplacements piétons ou en transport en commun, les temps d’attente si brefs soient-ils, les innombrables clics de la journée (pendant les repas, aux toilettes…), pour vérifier une information, checker le blog, faire une pause, consulter mes emails, y répondre, jeter un oeil à l’actu..). Bref, autant d’occasions propices à la dispersion.

Un peu plus tard, dans la matinée, au cours d’une pause, je me replonge dans la lecture d’un bouquin dont je vous parlerai très prochainement sur le Syndrome du bien-être. Les pages que je parcours portent sur la quantification de soi via les applications de self-tracking c’est-à-dire la collecte de nos données personnelles à des fins d’optimisation. Ce n’est pas trop mon truc à vrai dire même s’il m’est arrivé de recourir à une application pour évaluer mon sommeil et déclencher le réveil à l’heure idoine ou à une autre pour m’aider à combattre ma procrastination (sauf que je n’ai jamais compris comment elle marchait!!). En analysant ce phénomène, l’auteur poursuit sur son argumentation sur la notion du jeu.

La voici la phrase qui m’a fait l’effet d’un électrochoc : « Bien plus qu’une simple métaphore, le jeu, ou plutôt les jeux, ont pris une importance culturelle et sociale considérable. Il n’est qu’à regarder les adultes s’amuser comme des enfants sur leur smartphone dans le métro pour se rendre compte de l’ampleur de ce phénomène. Mais il existe un nouveau type de jeux en plein essor, dont le but ne consiste pas à se divertir ou à s’évader dans un monde fantastique. Il s’agit d’applications spécialement conçues pour nous inciter à aller à la salle de sport, à faire le ménage chez nous ou à sourire plus souvent à notre conjoint(e). Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne : changer nos habitudes peut parfois être un exercice pénible et fastidieux, voire qui nécessite une bonne dose de motivation et de discipline. Mais plus maintenant! Comme la célèbre héroïne Mary Poppins qui, d’un simple claquement de doigts, range sans effort la chambre des enfants sous leurs yeux ébahis, ces applications transforment comme par magie les tâches ennuyeuses en activités amusantes. Le transfert des mécanismes du jeu dans le monde réel a pour nom gamification, terme que l’on traduit généralement en français par « ludification »« .

Je ne sais pas pourquoi c’est cette phrase là plutôt qu’une autre qui m’a ébranlée (surtout qu’elle n’a pas grand chose à voir avec le schmilblick). J’ai pensé à mon père qui est de la génération d’avant-guerre (je suis une « enfant de vieux » pour reprendre à mon compte une expression pourtant infamante) et qui se sent souvent déphasé par rapport aux usages technologiques de notre époque. Vous devriez l’entendre se moquer des passagers du métro pliés sur leur portable. En fait, il est moins ironique qu’offusqué, presque en colère. Il observe cela à distance mais en même temps sa protestation trahit une forme de désarroi, d’impuissance devant un phénomène qui l’a depuis longtemps dépassé. Quant à moi, même si je n’ai jamais joué à candy crush, j’ai l’impression d’avoir adhéré à une révolution technologique dont les enjeux me semblent de plus en plus incertains.

Ma réaction aujourd’hui n’est ni politique, ni décroissante. C’est une intuition devenue évidence, suivie d’une brusque décision. Non sans une certaine appréhension puisque cette décision va à contre-courant de l’ordre des choses. « T’es quand même un peu extrémiste » (sic) m’a rétorqué un ami. Avant de reconnaître qu’il en serait lui-même incapable. Pourtant, je ne crois pas non plus que ce soit une manière de battre en retraite.

Pour être tout à fait honnête, je suis un peu stressée (ce qui tend à prouver que je suis peut-être plus dépendante de l’objet et de ses applications que je n’ai bien voulu l’admettre). Comme je ne suis ni sur les réseaux sociaux (je m’en étais déjà éloignée pour la même raison : sentiment de perdre mon temps) ni sur les applis de rencontre, il ne va pas y avoir un manque énorme du côté de la sociabilité virtuelle. Mais pour le reste?

  • quid de mes innombrables listes sur Iphone? (puisque je reviens à un téléphone aux fonctionnalités minimales, un téléphone « vintage » comme on dit). Est-ce que je vais devoir me trimbaler un carnet spécial listes? Je viens de les dénombrer : 76 listes!! (exemple de listes en cours : notes de blog ; liste de courses; wishlist, liste de prénoms de personne que j’ai tendance à oublier ; d’adresses par villes ;  de comptes ; d’idées de cadeaux à offrir ; d’explication de ma coupe idéale au coiffeur pour parler le même langage ; liste de noms de fleurs; de vins ; de parfums ; de codes impossibles à mémoriser ; de vocabulaire etc.)
  • comment vais-je faire pour mes déplacements? (j’ai dû louper une étape à la maternelle car mon sens de l’orientation est pitoyable) => plan de paris sur papier. Autrement dit recommencer à me perdre et à demander mon chemin (peut-être investir dans un GPS pour ma prochaine randonnée)
  • si l’envie me prend d’aller au ciné? => pariscope ou l’officiel des spectacles
  • quid des photos? (de toute manière, mon tel  était tellement saturé que j’étais déjà bloquée) => investir dans un numérique compact ultra fin?
  • Sans what’s app, on communique comment avec les amis de l’étranger?
  • Maintenant qu’il fait beau, que j’ai repris le sport, comment vais-je faire pour écouter des podcast ou de la musique en streaming?
  • Vais-je réussir à prendre mes repas sans rien faire d’autre en même temps? Est-ce que je vais compenser par autre chose? par quoi?
  • Quels seront mes nouveaux alibis en matière de procrastination?!!

Et vous, que vous évoque cette décision?

Spring break!

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Crocus à Berlin

What a glorious morning is this for clouds! John Constable

J’imagine ne pas être la seule à observer avec délice les premières manifestations du printemps (interdiction absolue de vanner en mode « si c’est pour écrire ça, c’était pas la peine d’atermoyer trois semaines durant »). D’ailleurs, c’est un excellent sujet puisqu’il permet de poursuivre sur quelques considérations météorologiques toujours bienvenues lorsqu’il s’agit de relancer une conversation un peu trop longtemps interrompue. N’est-ce pas chouette d’évoquer ensemble le retour du soleil qui darde ses rayons entre deux ondées ?  Les infinies nuances dont se parent les couleurs du ciel parisien? Après tant de semaines à se sentir tassés sous un plafond bas, gris et morne, plombant pour le moral, quel plaisir de retrouver un ciel changeant! Peut-être aussi parce que, comme l’écrit Stéphane Audeguy dans un bouquin qui m’a royalement ennuyée à propos des intuitions météorologiques de Goethe, « le cerveau des hommes a la forme des nuages, et ainsi les nuages sont comme le siège de la pensée du ciel ; ou alors, le cerveau est ce nuage dans l’homme qui le rattache au ciel » (dans La théorie des nuages).

John Constable Paysage avec de gros nuages blancs et gris dans le ciel

John Constable (1776-1837), Paysage avec de gros nuages gris et blancs dans le ciel, aquarelle et pierre noire. Photo (c) RMN-Grand Palais (musée du Louvre)

L’autre jour, coincée dans un atelier collectif animé par un partenaire de Pôle Emploi pour élaborer ou confirmer mon projet professionnel (sic), je contemplais le spectacle des nuages depuis les étages de la Tour Montparnasse. Forcément, quand je suis entrée dans la salle, je me suis arrangée pour avoir une vue stratégique sur cet immense horizon. Je ne vais pas vous raconter comment on m’a refourgué cette formation type bilan de compétences, ni balancer sur le contenu parce que le sujet du jour c’est « le printemps ». A vrai dire, jusqu’ici, tout se déroule plutôt bien. Par exemple, j’apprends plein de mots nouveaux du vocabulaire de l’entreprise et du management, j’observe fascinée l’attitude (gestuelle, élocution, syntaxe, langage) de mon « consultant référent » (sic), je décode des tas d’acronymes. Je découvre tout un tas de choses fort intéressantes. Comment ne pas décocher un regard béat à ma voisine lorsque, à l’animateur qui nous demandait de définir une compétence, elle a débité ces trois mots magiques, du tac au tac: « savoir, savoir-faire, savoir-être« ? (vous connaissiez le couplet?) Moi ça m’en bouche un coin.

Et puis c’est passionnant (ou désolant, tellement le schéma semble immuable) d’observer comment se distribue la parole dans un groupe d’inconnus. Il y a les taiseux et les effacés, le boulet de service qui ramène tout à lui (en l’occurrence, la nana ex manager des rayons boucherie et poissonnerie d’une enseigne de la grande distribution, qui aspire à devenir une puissante femme d’affaire dans l’industrie agroalimentaire grâce à un projet top secret, dès fois qu’on lui piquerait, mais qui n’a toujours pas trouvé de financeur (quel dommage). Son cahier format A4 protégé d’une couverture en python synthétique rose fuschia, assorti à une trousse de la marque « glamour », confirment ses ambitions de Carry Bradshaw chez Auchan, de même que sa logorrhée et son niveau de décibels), bouc émissaire auto-désigné lorsque les seconds degrés entreprennent d’ironiser à ses dépens (avec bienveillance, je vous rassure), nouant ainsi les liens d’une solidarité factice qui cessera à peine la séance levée (quoi que, si le libraire de livres anciens traîne sur ces pages, qu’il n’hésite pas à se signaler, hihi). Bref, un atelier pôle emploi c’est  un peu comme le covoiturage, on découvre plein de métiers rigolos, on sympathise le temps d’un trajet et de quelques cafés en gobelet.

Revenons plutôt au printemps, quand les arbres bourgeonnent. Les bourgeons c’est le kif. Grave. Je sais pas vous mais dans certaines circonstances, j’ai des mélodies ou des strophes de poèmes qui me reviennent à l’esprit, automatiquement. Exemple : « Comme un diable au fond de sa boîte / le bourgeon s’est tenu caché / mais dans sa prison trop étroite / il baille et voudrait respirer« . Je pensais que cette strophe apprise en primaire était du Prévert (je suis une grosse quiche en poésie) mais non, l’auteur serait Paul Géraldy. (Un patronyme littéraire qui ne m’évoque strictement rien. Si vous venez de passer le cap des 40 ans, allez jeter un oeil à sa fiche wikipédia qui recense un poème gentillet sur le passage du temps).

Gamine, j’aimais beaucoup le poil douillet des chatons qui poussent notamment sur les branches du saule marsault, dont ma soeur et moi confectionnions des bouquets. Depuis que je suis majeure et vaccinée, je préfère la tumescence luisante des bourgeons des marronniers. Gorgés de sève, prêts à éclore, leur obscénité végétale me fascine…

Bourgeons

En ce moment où je peine à m’organiser et à ne pas me laisser pressurer par les délais, j’ai l’impression que mon emploi du temps m’échappe complètement. Du coup, je n’arrive pas à caler des promenades régulières (ni des sessions programmées dédiées au blog. je vous promets d’essayer d’y remédier) ; la saison est en train de filer sans moi. C’est idiot mais ce constat me rend un peu triste!

A défaut de maîtriser l’art de la liste au quotidien et pour m’épargner de faire des phrases, voici un bref inventaire de ce qui me plaît vraiment au printemps :

  • rouvrir mon guide nathan Quelle est donc cette fleurpour le plaisir de désigner mentalement le forsythia, la corète du Japon, le rhododendron (ou azalée), l’amandier de chine, le cerisier à fleurs (prunus), etc. quand je les croise sur mon chemin
  • longer les jardins partagés qui bordent l’ancienne ligne de la petite ceinture et me promettre qu’un jour j’aurai un lopin de terre à retourner
  • observer la pousse des fougères
  • les abeilles qui butinent sur le balcon
  • être surprise des jours qui rallongent si vite
  • les petits navets de printemps (et, globalement, le retour de légumes « sympas » sur le stand du maraîcher)
  • cuisiner la dernière courge de la saison
  • acheter des branches de prunus pour égayer mon bureau (me promettre de passer aux renoncules ou aux tulipes, lorsque 48h après il a fallu épousseter tous ces flocons de pétales fanés)
  • l’ouverture des réservations sncf pour l’été (à moi la traversée des Hauts plateaux du Vercors)
  • l’allègement des grands rangements saisonniers (enfin, c’est mieux après-coup que pendant le tri)
  • changer de rouge à lèvre, renifler plein de parfums, passer chez le coiffeur (parce que le printemps me rend aussi désespérément futile)
  • se demander de quoi le mois de mai, le joli mai, sera fait…

J’aime pas :

  • les pigeons (pire cette année, les pies) qui s’accouplent avec force  roucoulouments/jacasseries et battements d’ailes
  • les premiers pollens qui annoncent la saison des allergies
  • la pression qui augmente parce que l’année est déjà bien entamée (je fonctionne avec un calendrier scolaire dans la tête)….

Et vous, ça vous évoque quoi les ateliers Pôle Emploi le printemps?

A tantôt les crocus!

Edit du 19 avril : Courez voir le dernier documentaire de Claire Simon, Le bois dont nos rêves sont faits. Je  vous déconseille la bande annonce qui est assez peu représentative de ce film magnifique (notamment sur l’image et le son) consacré aux intimes du bois de Vincennes. Au fil des saisons.

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Deux ou trois choses que je sais d’ELLE

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La vie moderne
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Je vous recolle la même photo en une parce que je n’ai encore rien écrit de ce qu’elle m’inspirait. Le problème, c’est qu’à ce rythme de croisière d’un billet tous les 36 du mois, augmenté d’un alzheimer précoce, j’ai en partie oublié quel était le sujet que je voulais traiter. Le temps que ça me revienne, autant commencer par quelques digressions supplémentaires, si vous le voulez bien.

En lisant vos précédents commentaires, j’ai été très amusée de voir vos remarques relatives à mon faciès d’ex-roukmout. C’est fou comment le simple fait de poster une photo sans visage, en la présentant expressément comme étant un portrait, peut susciter un intérêt (certes, bien relatif) ou des hypothèses foireuses. Du coup, j’en rajoute une couche avec un titre racoleur (mais on va aussi parler rapido de l’autre ELLE). Drôle de mécanisme que celui de la projection entre blogueur et lecteur (alors que jamais, Grand Dieu jamais, il ne me viendrait à l’esprit de dresser un portrait-robot de mes lecteurs/cobayes!) (ou comment faire flipper les gens et décourager les potentiels commentaires).

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un Bibifoc roux et albinos, gentiment envoyé par Renardeau

Cette photographie aux teintes un peu passées (la toute première hein), est porteuse de quelques enseignements, d’un intérêt fort limité je vous l’accorde. Elle suggère d’abord que, gamine, l’auteure de ces lignes était un hybride de Fifi Brindacier et de Laura Ingalls, capillairement parlant (si vous aimez le « Journal de mes cheveux » de Garance Doré, n’hésitez pas à le signaler, j’ai de quoi lui faire rude concurrence). Que, depuis lors, elle (enfin « je ») ne mange pas de lapin à la moutarde (interdit alimentaire qui m’aura valu quelques embarras dans le passé, sans doute dans l’avenir aussi). Distillées en prévision de l’éventuelle ouverture d’une fan page, ces quelques informations sont en soi passionnantes mais ce n’est pas là que je voulais en venir.

Au-delà de ma lapine (R.I.P. Marguerite 1987-1994), ce qui fait signe sur cette image, ce sont tous les détails qui passent presque inaperçus : le stylo-plume à motifs Arlequin. Avec ce bô stylô, j’apprends à lire à (feu) ma lapine, douée d’une intelligence précoce (imaginez Socrate dans une boule de fourrure, la parole en moins) (c’est la raison de sa présence sur ma table-bureau. Sinon, c’était la cage, les barreaux, une persistante odeur d’urine, l’enfermement) (beaucoup de parenthèses, n’est-ce pas?, mais je vous ai prévenus, aujourd’hui  c’est digression).

Je n’ai pas fini mon énumération : le premier bureau, la corbeille à papier à l’arrière-plan gardée des années jusqu’à ce qu’elle soit vraiment trop cabossée, sur la tablette qui surplombe le radiateur, dans le recoin à droite, quelques uns de mes trésors d’alors à savoir, une luciole – tellement cool – et un minuteur rouge (faut croire que mes problèmes de gestion du temps remontent à loin…).

Enfin, je porte un chemisier piqué de fleurs ou de fruits rouges, que je trouvais trop chouette, déjà parce qu’il avait un col de fille, ensuite parce que c’était l’une des rares fringues à n’avoir été portée ni par mes cousins ni par ma soeur avant d’atterrir dans mon armoire. Si vraiment vous tenez à tout savoir, en bas, il y a soit un pantalon en velours à grosses côtes (fifi brindacier), soit une jupe plissée vert sapin (laura ingalls). Données importantes pour mon futur fan-club ( une page wikipédia ira aussi bien)

Comme l’autre jour je relisais Les Choses de Georges Pérec, je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir un brin de nostalgie pour cette époque où mes possessions matérielles étaient limitées à quelques babioles à haute valeur affective.

Soyons clairs : je n’ai pas attendu d’avoir une carte bancaire pour mettre les pieds dans la société de consommation et devenir esclave de mon désir de posséder. J’ai passé des années à être souvent frustrée par une éducation « à l’ancienne », c’est-à-dire à lorgner sur le merveilleux monde en plastique formé par les jouets des copines, sur leurs vêtements (de fille, de marques) parce que pour ma frangine et moi, c’étaient  les bermudas et les velours côtelés rapiécés des cousins qui faisaient notre ordinaire vestimentaire. En même temps c’était rigolo car les habits arrivaient deux fois par an, empaquetés dans de grands sacs poubelles contenant les vêtements des cousin(e)s. Ma soeur et mois les accueillions avec des glapissements de curiosité et d’excitation qui viraient ensuite en geignements après avoir enduré de mémorables séances d’essayage, au cours desquelles nous étions soumises à l’épreuve, que dis-je, à l’ordalie, des ajustements/ourlets (= des aiguilles plantées par mégarde dans les mollets). Conseil de  modeuse d’amie : dégotez-vous un bon tailleur  Arménien de préférence et un bon cordonnier (je cherche encore y-a-t-il une nationalité de référence?), vous ne me remercierez jamais assez (ou apprenez à vous servir d’un fil et d’une aiguille).

Le temps de l’innocence n’a pas duré.

A l’adolescence (que j’ai eue bête et rebelle), la situation s’est corsée ET améliorée. Comme fallait pas trop compter sur l’argent de poche ni sur les virées shopping mère-fille, j’ai commencé à gagner mes premiers kopecks en faisant des babysittings, j’ai découvert les puces et Guerrisol, j’ai aussi commencé à voler (par déontologie, je me suis cantonnée à la sphère des grands magasins). Le babysitting, c’est très bien mais ça a aussi de nombreux revers, le moins connu mais le plus dommageable sur le long terme étant le piège sournois des magazines féminins abandonnés dans le salon. ELLE est entrée dans ma vie à l’orée de l’adolescence, lecture religieusement pratiquée dans le confort de canapés douillets et la quiétude de la nuit (récompense suprême après avoir enduré les jérémiades de gamins récalcitrants au coucher). Comme à l’époque je lisais encore ELLE – jusqu’au jour où une amie plus à la pointe m’a fait comprendre que ELLE ne se lisait pas mais se feuilletait. Inutile de déverser votre bile sur l’omniprésence de la publicité à côté de reportages sur les enfants décharnés et autre joyeusetés, les pages des annonceurs sont souvent les plus intéressantes à regarder – j’en avais pour un bon bout de soirée. C’est ainsi que passée l’époque des babysittings, j’ai fini par prendre le pli et à faire spontanément une halte en kiosque en fin de semaine, même à m’abonner.

Toute seule, comme une grande, j’ai commencé m’imbiber le cerveau de mode et d’injonctions (plutôt vécues comme des envies d’ailleurs) à consommer. Je ne vous raconte pas le calvaire pendant les 1 an 1/2 où, étudiante, j’ai bossé en grand magasin: hors de question pour moi d’envisager de tirer quoi que ce soit (la surveillance est autrement plus étroite sur le petit personnel) et calculs d’apothicaire pour prévoir l’échéancier de mes achats tellement les sollicitations étaient fortes (au final, j’ai été très raisonnable et je me suis contentée d’une paire de pompes en deuxième démarque, avec mon rabais de vendeuse). Tout ça pour dire que même si je refrène mes achats, j’ai des phases d’obsession en mode buy or die.

Ca doit faire un an que j’essaie de me désintoxiquer c’est-à-dire de me limiter aux  « spécial mode » bisannuels.

A quelques exceptions près:

  • quand je voyage, je perds toute dignité et je fais une razzia au Relais H de la gare/aéroport (Attention, je ne consomme pas la presse pipole parce que Paris Match et Gala ont beaucoup moins d’intérêt s’ils ne sont pas présentés sur la table basse d’une quelconque salle d’attente et parce que je ne sais jamais qui sont ces gens dans closer & co) (en revanche, les textes et les légendes des photos en particulier ont un vrai intérêt littéraire)
  • quand il y a une piscine dans les parages
  • quand je fais une rechute. Ouais, marrez-vous les enfants mais c’est pas facile de se sevrer même lorsque l’enjeu en vaut la chandelle = couper la spirale des désirs débiles par la racine (franchement, je me demande pourquoi j’ai pas fait blogueuse mode, la vie serait tellement plus simple…).

Je sais pertinemment que je serais bien plus apaisée si je n’avais pas toujours besoin de m’envoyer des images dans le cerveau, si je m’épargnais ces phases un peu pénibles marquées par l’envie, la frustration, l’achat compulsif, le retour du produit. Mais j’y retourne toujours. Pire, comme pour compenser l’absence imposée de magazines féminins, je consulte de plus en plus les sites des marques (je ne vous raconte même pas le temps perdu depuis quelques semaines avec les nouvelles collections à compulser) notamment lorsque j’ai besoin de faire une courte pause. Si j’étais sur facebook j’irais peut-être sur facebook comme plein de gens mais j’ai pas facebook. Cliquer sur un de ces sites revient à appuyer simultanément sur la touche « erase » de mon cerveau. Du coup, j’accepte de donner gratuitement 5 minutes de « temps de cerveau disponible » aux marques.

Les gens sages et bien intentionnés de mon entourage me suggèrent de remplacer le clic par une autre activité comme manger une pomme, faire un tour de pâté de maison, lire trois pages, méditer 5 minutes, ou que sais-je encore. Très bien. Sauf qu’il me manque mon clic, c’est-à-dire un stimulus de plaisir suivi d’une brève décharge qui n’exigent ni concentration ni effort. Juste un shoot d’intensité.

Comme je suis blindée de contradictions, l’une de celles qui me tenaille le plus puissamment est la suivante :

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Claire Brétecher. Illustration envoyée par A. qui me connaît bien (sauf que je ne fais que très épisodiquement les boutiques « en dur »).

Si je suis partie dans un récit « confessions intimes » c’est parce que je ne pense pas être un cas unique au monde. J’en discutais il y a quelques temps avec le diable de bons amis qui ont une marque de vêtements qui cartonne, à qui je faisais donc part de mon envie de moins consommer comme de ma difficulté à changer d’habitudes. Ce à quoi ils m’ont objecté que 1°) si on arrête de consommer, l’économie périclite 2°) c’est dans la nature humaine de désirer, sinon on se dessèche et on meurt. Je ne nie pas ce dernier point, j’aimerais simplement pouvoir canaliser cette énergie et la rediriger vers autre chose, de moins chronophage et de moins dispendieux tant qu’à faire. Et trouver un ersatz efficace pour me vider le cerveau sans encourager ma tendance à la procrastination, soit résoudre la quadrature du cercle.

Conclusion provisoire : je ne suis pas une n-ième aficionado de Bea Johnson et du ZD (zéro déchet). En plus, je suis persuadée que dans la vague du slow, de la décroissance, considérée à l’ échelle individuelle, il y a souvent une forme d’excès mais inversé, qui penche vers l’auto-contrainte et l’auto-contrôle (soit une autre façon de faire allégeance aux diktats de la performance). Mais c’est un autre débat, que je me promets de ré-ouvrir à l’occasion.

Et vous, quel est votre degré de poufitude? Toutes ces sollicitations-addictions quotidiennes, vous les gérez comment? Avez-vous trouvé des parades? Que faites-vous pendant vos pauses?

Narcisse et ses avatars

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La vie moderne
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Oui, bon, d’accord, j’ai un peu négligé le blog ces dernières semaines. Profil bas. La faute à pas le temps, puis à la grosse flemme qui a pris le relais. Tant qu’à faire, je pourrais aussi charger les vacances au sport d’hiver mais non, c’est à travers ma fenêtre que j’ai regardé les quelques bourrasques chargées de flocons tout à l’heure.

N’empêche, en ce moment je prends tellement la confiance que 1°) un soir où j’étais un peu schlass, j’ai fini par mentionner l’existence de ce blog à quelques amis, AVEC le lien.  Je vous adresse un timide coucou (salut les copains), parce que – vraiment – ça fait trop bizarre (et en plus, vous m’avez fait rater ma vocation de Jean-Claude Romand)  ; 2°)  j’insère en toute discrétion un portrait de moi en une. De moi floutée, de moi à six ans, de moi méconnaissable certes mais ça reste moi parce que blog = narcissisme.

Du coup, pour me la péter, je vous cite quelques lignes tirées de Narcisse et ses avatars du philosophe Yves Michaud, un abécédaire qui file de A comme Avatar à Z comme zapping et qui entend ainsi décrire (avec une feinte objectivité) les mutations de nos comportements à l’ère du contemporain et du tout numérique. Ce qui l’intéresse, ce sont les glissements de sens et les écarts d’une attitude à une autre. Ainsi, « Avatar » s’est substitué à « Identité » ; « Zapping » à « Attention », « People » remplace « Mérite » et « Narcisse » détrône « Je ».

Yves Michaud Narcisse et ses Avatars Grasset

Pour la faire bref, Michaud distingue le narcissique contemporain (justin bieber par exemple) du Narcisse du mythe antique (le beau gosse qui découvre son reflet à la surface d’une eau limpide et qui tombe fou amoureux de son image à tel point qu’il se désespère de ne jamais pouvoir l’obtenir, que ses larmes tombant brouillent son reflet, et qu’il finit par se suicider. Tout ça parce qu’étant tellement imbu de lui-même, il avait méchamment éconduit la nymphe Echo qui, offensée, s’est bien vengée en retour).

Du Narcisse de la mythologie, Michaud nous dit « qu’il a un orgueil si dur qu’il est inaccessible au désir des autres. Il meurt consumé par l’amour qu’il se porte  […] Le narcissique du passé n’est ouvert qu’à lui-même et sa jouissance est autoérotique » (puisqu’il a rembarré toutes les jeunes femmes qui jamais tentèrent une approche). « A l’inverse, poursuit-il, le narcissique de notre temps est tout sauf fermé sur lui-même et sur son désir. Il veut au contraire qu’on l’admire et qu’on l’aime et ne peut se passer du désir d’autrui« .

Donc l’image que guette notre Narcisse 2.0 dans le miroir consiste désormais en la pluralité de reflets diffractés que lui renvoient les autres, à l’interface des réseaux sociaux. Son argument consiste à dire que certes, dans les deux cas, le narcissique est toujours ce gros égocentrique obsédé par lui-même à la différence près qu’aujourd’hui son identité n’est plus aussi forte : c’est un moi faible, une identité plurielle, fractionnée, morcelée (pour le meilleur et pour le pire), « émiettée en avatars et images, monnayée en profils ». Plus loin : « le narcissique contemporain est si incertain dans son identité qu’il n’a de cesse de se faire reconnaître par autrui ».

Une petite dernière pour montrer qu’on peut être philosophe et avoir la langue fourchue : « Narcisse aujourd’hui, c’est quelqu’un entre Loana et Séguéla : une personnalité fragile et/ou inconsistante qui a un besoin d’amour fou et d’exhibition ».  Ce n’est pas parce que ces références ne sont pas à la pointe de l’actualité que vous pouvez soupirer de soulagement en vous pensant épargnés par le diagnostic (quant à moi, je suis abasourdie par les images que je viens de découvrir de Loana, dix ans après…). Détrompez-vous car, in fine, « Narcisse c’est moi, moi, moi et encore moi : moi et mes images, moi et mes profils, moi et ma com, moi et mes agents de com« . Alors peut-être bien que ce « moi » c’est un peu de « vous » qu’il s’agit, aussi.

Et si, jackpot, parmi vous, il y aurait quelques « pervers narcissiques » qui traînent (je sais pas si vous avez remarqué, c’est devenu l’un des musts de l’abjection psychologique ces dernières années – et des sujets de conversation entre copines -, parfois au détriment des expressions « gros connard » ou « psychopathe ») et bien, je ne peux pas grand chose pour vous. Sauf agiter une énième citation de Michaud en guise de vade retro satana : « La perversion narcissique comme instrumentalisation d’autrui à des fins égoïstes est donc le mode normal d’interaction contemporain […] Certes, il y a de vrais grands pervers narcissiques – criminels, vedettes des médias, people cyniques, affairistes, grands patrons – qui manipulent sans scrupule ceux dont ils ont besoin ou leurs victimes, mais le fait même que ces personnes peu recommandables jouissent d’une telle visibilité (les plus riches, les plus connus, les plus cyniques, les plus criminels, les plus arrogants, les plus voyous) et soient finalement admirées, en dit long non par sur notre fascination pour elles mais sur  le fait, qu’au fond nous jouons le même jeu qu’elles mais en mode mineur« .

Le livre n’est pas exceptionnel mais Yves Michaud a la juste dose de lucidité et de scepticisme ainsi qu’un indéniable sens de la formule, indispensable à l’exercice de l’abécédaire. Quoi qu’il en soit, cette petite digression me permet de revenir à ma pomme tout en me drapant dans un prétendu sens critique. donc de garder les apparences sauves et de remettre un coup de pommade sur mon ego (pfff…. impossible de sortir du cercle vicieux). Enfin, patience, la suite du post c’est pour une autre fois. Fin de digression.

A tantôt les Narcisses!

(si vous avez besoin de traiter d’un problème existentiel en attendant le prochain billet, vous pouvez toujours réfléchir à la différence entre une narcisse et une jonquille.)

Du coeur et du cul (enfin, surtout du cul)

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Art / Livre / Film / Scène
Jeff Koons Hanging Heart Celebration

Voilà, le coeur, c’est fait (Jeff Koons, Hanging heart, 23 millions de $) (J’hésite à activer l’option « achat intégré » au cas où l’envie te prendrait de l’offrir à ton/ta valentin(e) – oui, ce billet m’est dicté par l’agenda étam/marionnaud/une histoire d’or/interflora – ça me ferait bien du plaisir de toucher une petite commission).

Le coeur, c’est fait, passons au cul !!

Jeff Koons

oui bon d’accord, Jeff Koons c’est surfait. passons…

D’abord, dissipons un malentendu. Pour une fois, je ne parlerai (presque) pas de moi, de mes us et coutumes en matière de pratiques sexuelles encore moins! ça vous apprendra à vous ramollir du commentaire. J’espère que vous n’attendez pas du jeu concours à la mords-moi-le-noeud pour vous manifester en cohue parce qu’il vous faudrait attendre longtemps. Très longtemps. Heureusement que je peux compter sur les piques de « ouais », sinon qu’est-ce qu’on (je) s'(m’) ennuierai(t) (s) sur ce blog! Un peu comme eux :

 

Martin Parr bored couple majorca spain

Martin Parr, série Bored Couples.

Bref, l’autre jour, un ami de retour du Festival de la bande dessinée d’Angoulême m’a offert un petit album, que vous avez certainement aperçu sur le comptoir d’une bonne librairie, j’ai nommé Les coquins de Marion Fayolle (éd. Magnani). La seule différence entre votre exemplaire et le mien, c’est que le mien a une chouette dédicace !!

Ok, je devine votre déception.

J’ai annoncé du cul (ça s’appelle du teasing – j’vous ai harponnés avec un titre bidon, la suite c’est pas mon problème, débrouillez-vous avec votre frustration, hihi!!), je vous montre une battavia et un petit gris (aussi prénommé Helix aspersa aspersa pour les intimes). Croyez-moi, je suis bien désolée d’avoir à vous rappeler que le titre et les images ne sont jamais contractuels. Depuis le temps qu’on vous abuse, vous devriez le savoir!

L’érotique, il sera parfois lubrique mais surtout décalé. Exit Manara & cie. En compensation, je ne peux que vous recommander cet article de rue 89/l’obs, qui fait le tour de la nouvelle bande dessinée érotique en présentant des lectures un peu plus suggestives et qui ne se lisent que d’une seule main. C’est par ici les obsédés.

Revenons à nos coquins. Marion Fayolle est une jeune illustratrice qui cartonne et qui rappelle que les femmes ont leur place à Angoulême. Non mais.  Dans ce recueil de dessins aussi poétiques que mutiques, elle met en scène des situations intimes, des corps désirants mais désarticulés. Citation :  « Pour moi, les personnages ne sont pas vraiment des humains, ils n’ont pas de prénom, pas d’identité très définie. Je les vois davantage comme des silhouettes théoriques, des sujets à réflexion. C’est sans doute pour cette raison que je les manipule un peu comme des marionnettes, des pantins que l’on peut démembrer sans que cela ne soit trop grave. Comme des vases, ils peuvent se casser en chutant; comme des gâteaux, on peut les partager en parts égales; comme des tortues, ils peuvent rentrer leur tête dans leur corps. C’est pour toutes ces possibilités que j’aime autant le dessin, parce qu’avec lui, on peut tout faire, tout inventer et faire apparaître d’autres visions du réel » (dans un entretien avec les Inrocks).

Chaque image titille un peu cette mémoire lointaine, collective et enfouie, qui a donné lieu à toutes ces expressions imagées du bréviaire érotique. Pourtant, rares sont celles qui donnent pleinement dans l’illustration (« montrer sa lune » ; « brouter le minou »).

MARION-FAYOLLE-en suspens

Etrangement, les corps ont beau être mutilés ou estropiés, ils ne renvoient à aucune brutalité perverse. On serait bien en peine d’y voir une quelconque dénonciation de la de dépossession du corps de l’autre, de son objectivation pour assouvir des désirs égoïstes. Le charme qui affleurent  de ces dessins est peut-être surréaliste mais pas sadien.

MARION-FAYOLLE-Tailler

MARION-FAYOLLE-vénération

MARION-FAYOLLE-serpentin

Dans quelques jours, vous pourrez vous procurer chez son éditeur Magnani la réédition de l’album L’homme en pièces. Quand mon pote me l’a montré, j’étais à deux doigts de lui allumer un cierge, tellement son univers me parle. Quelques saynètes :

Marion Fayolle, la toilette

Marion Fayolle, les mains sales

Les mains sales

Marion Fayolle, l'allumeuse

Marion Fayolle, la voyageuse

La voyageuse

 

Restons chez les auteurEs (S’agissant des lecteurs, la parité non plus n’est pas encore de mise. cf. le bilan sociologique de mes incursions au rayon bd de Gibert Joseph, où j’ai traîné mes guêtres tout à l’heure. garçons 15-1 fille, moi).

Connaissez-vous les BD-Cul des Requins Marteaux? Non? Trop contente de vous les faire découvrir avec le dernier opus paruL’Odyssee du vice de Delphine Panique.

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Delphine Panique, L’Odyssée du vice, 2016. Dans le noir, il se passe un truc bizarre, mystère et boules de geisha!

J’espère que la page de garde et la pub de fin vous feront rigoler histoire que je ne me sois pas enquiquinée à les scanner pour rien (oui, mon dévouement va jusqu’à m’infliger des tâches ingrates, façon stagiaire surdiplômée dans une grande entreprise, pour vous arracher un ou deux gloussements) :

Hihi, moi j’me gondole…

L’Odyssée du Vice raconte les (més-)aventures du cosmonaute Roger débarqué sur une étrange planète. Manque de bol, à peine est-il arrivé qu’il perd sa bite. Roger part alors à la recherche de la bite perdue :

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De gaudrioles en grosse partouze, Roger finit par retrouver son pénis après avoir prêté allégeance à sa majesté le Clitoris.

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Si ça ne vous ennuie pas, je vais arrêter mes scans pourris, ça devient lassant. J’ai exprès choisi quelques pages explicitement lubriques de la bd de Delphine Panique pour réchauffer l’atmosphère. Cependant, au-delà de ces planches avec bite-chatte-anus, ce livre regorge de trouvailles graphiques et détourne avec brio certains attendus de la bd cul/sf.

Plus rapidement : le Kamasutra des grenouilles de Tomi Ungerer, dessinateur jeunesse. Remplacez les gémissements de plaisir par des croassements, le tour est joué. Pour moi, les batraciens dans la littérature sont associés au livre Les deux amis d’Arnold Lobel (souviens-toi d’Ulul, le hibou ronchon que je t’ai présenté à Noël, même créateur), soit Ranelot & Bufolet, copains comme crapauds. Alors quand mon imaginaire d’enfant se fait culbuter par celui, débridé, d’Ungerer, ça dépote!

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Tomi Ungerer_Kamasutra des grenouilles _

Tomi Ungerer_Kamasutra des grenouilles_1

Tomi Ungerer_Kamasutra des grenouilles_2

Pour terminer sur Ungerer, une petite citation tirée d‘un article de Télérama « Si mes livres pour enfants ont survécu, c’est parce qu’ils sont subversifs. Parce que je montre aux gamins comment se moquer des adultes. Ce ne sont pas des imbéciles, ils savent très bien d’où viennent les bébés mais ignorent d’où viennent les adultes. Je me suis toujours adressé à eux d’égal à égal, sans rien leur ­cacher, quitte à parfois les brusquer. Comme je le disais il y a quelques ­années devant une convention de ­pédopsychiatres, il faut traumatiser les enfants pour leur donner une ­individualité ».

Pas rassasiés? Avant d’aller satisfaire vos pulsions sur Youporn, un petit bonus pour la route. Pas de graphisme mais des photos de l’immense Man Ray du couple de pantins, Mr & Mrs Woodman : 

Man Ray Mr & Mrs Woodman_1

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SWEET DREAMS ………….

 

Euh, les commentaires c’est par en bas… (comment ça vous n’aimez pas qu’on vous force la main?!!)

 

L’étoffe du monde

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Moi Je
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Hamm : – J’aime les vieilles questions. (avec élan). Ah les vieilles questions, les vieilles réponses, il n’y a que ça!                      Samuel Beckett, Fin de partie

Quand je repense à mes années d’étudiante, je m’aperçois à quel point j’étais volontaire et dynamique. Double cursus (université et école), jobs étudiants à temps partiel pendant l’année, à plein-temps pendant les vacances, stages professionnels, activités associatives, vie sociale, je ne chômais pas et pourtant je n’avais pas l’impression d’être un foudre de travail non plus. C’est en reprenant récemment de vieux cv que je m’en suis rendue compte (après tout, le cv, c’est une autobiographie de surface). Il m’a bien fallu élaguer parce que, objectivement, l’employeur s’en tamponne de mes jobs et de ma vie associative d’antan. Ca m’attriste un peu d’effacer ces lignes parce que c’était plutôt formateur de tâter un peu la débrouille ou de me confronter à d’autres réalités sociales. Pourtant, à la maison, l’important c’était le bulletin de note plutôt que l’esprit d’initiative,pas franchement valorisé. De mon côté, je ne souhaitais pas être polarisée sur les études, je me galérais à trouver de bons stages mais j’avais envie de mener plusieurs projets en parallèle….

….. à l’exception notable de toute activité militante. J’ai beau avoir commencé mes études dans les amphis de Tolbiac (l’annexe de la Sorbonne réservée aux licences, notoirement connue pour être l’un des bastions les plus actifs du militantisme étudiant dans le vaste spectre des gauches), la rencontre ne s’est pas faite. Pour des raisons pas très claires, j’ai détesté Tolbiac.

Plan Tolbiac

Encore maintenant, lorsqu’il m’arrive de longer le site en autobus, j’éprouve une sensation assez étrange où une répulsion instinctive se double d’une anxiété latente. Le plus bizarre, c’est que cette réaction épidermique est assez peu compréhensible puisque je n’ai qu’un souvenir très flou de ces deux années.  Si je fais un effort de concentration, peu de choses me reviennent, rien de concret du moins. A travers cette brume, quelques visages se profilent parfois, rarement associés à des prénoms. Même nos souvenirs communs qu’évoquent parfois des copains de l’époque (peu nombreux au reste) ne parviennent pas à combler les vides de la mémoire. J’ai oublié et puis c’est tout.

En fin de compte j’ai fréquenté ces lieux en touriste en étant tout à fait étrangère à l’agitation politique qui m’entourait. Tracts, AG, manifs, l’ambiance était assez survoltée. A une autre époque, d’autres y ont d’ailleurs conclu des pactes, ça vous dit quelque chose?

J’avais bien quelques camarades politisés mais au café ou ailleurs, les discussions tournaient en rond, je me sentais dans un mauvais remake d’une époque révolue (sans doute certains ont-ils déjà entrepris une cartographie des cafés dans le périmètre de Tolbiac : même si de temps à autre, en accompagnant un pote, il y avait incursion dans un autre repère des alentours, donc interférence avec d’autres univers, globalement, chacun avait ses QG et les diverses chapelles ne se mélangeaient pas trop). Bref, je suis restée en retrait des organisations étudiantes. J’avais de la méfiance (pire, du mépris) pour la pensée binaire, le simplisme de tracts truffés de fautes de syntaxe et d’orthographe, la violence des débats, la logique de clans (sans doute y avait-il plein de choses bien mais je ne voyais pas plus loin que le bout de ma lorgnette).

Je suis sortie complètement échaudée de ces premiers contacts avec la politique et le militantisme. (Les quelques amitiés que j’ai nouées reposaient plutôt sur des « passions » communes pour l’art, la photographie, le cinéma, la mode aussi. L’avantage de la fac, c’est tout ce temps disponible pour se découvrir des centres intérêts).

Bref, les années 2000, je les ai traversées sans trop me soucier de ce qui se passait autour de ma gueule. Les années altermondialistes, la folie NPA, le CPE, la réforme de l’université, j’ai complètement laissé filer (pour les deux derniers, j’avais déjà quitté la fac et puis je ne me sentais pas du tout solidaire). Ce qui m’intéressait c’était l’art, les gens et les rencontres. La société je m’en fichais un peu (beaucoup).

L’idéalisme des valeurs, l’angélisme des droits de l’homme faisait office de pensée politique ; l’indignation envers les inégalités et mon chemin frayé dans la culture, me garantissait d’appartenir à la gauche. Je triais, je recyclais, j’aimais la campagne et j’avais lu Pierre Rabhi, j’étais donc écolo. Jusqu’à récemment, dans ma hiérarchie de l’engagement, le summum c’était les humanitaires, forcément désintéressés, qui partaient sauver des vies sur le terrain au péril de la leur (par opposition aux vils professionnels de la politique mus par la défense de leurs intérêts ou du statu quo).

Je ne vais pas me flageller pour autant. Beaucoup d’éléments entrent en jeu dans cette désaffection pour le monde et la politique. Pêle-mêle : mon milieu d’origine (classe moyenne supérieure, donc dominante, et conformisme petit-bourgeois… dans les faits, c’est un poil plus complexe!), une éducation 100% apolitique mais portée sur la transmission de valeurs universalistes, une forte croyance en l’école (privée ou républicaine) confortée par le fait que j’étais (très) bonne élève (certes de la sélection, de la compétition, des concours mais qui récompensent le mérite, seulement le mérite, hihihi…) ; un individualisme générationnel (mon épanouissement d’abord), une rébellion d’abord dirigée contre l’éducation que j’ai reçue.

Enfin, il est sans doute plus difficile de sortir de sa bulle lorsqu’on répond aux critères d’intégration ou qu’on n’est pas trop mauvais pour s’adapter. Toute l’énergie dépensée pour assurer la transition vers la vie adulte, pour devenir autonome dans une société « en crise » – c’est-à-dire pour avoir un boulot, un salaire et payer un loyer (triste définition de l’autonomie soit dit en passant)- n’est pas propice aux grandes réflexions.

En fait, je crois que mon besoin de comprendre s’est progressivement déplacé vers d’autres objets avec les années. Au début il s’agissait surtout de comprendre pour apprendre (des cours, des compétences, un métier), comprendre comment se comporter dans la vie sociale (en couple, avec son boss et ses collègues, créer son réseau), acquérir les dispositions qui permettent de se sentir naturellement à l’aise dans les milieux côtoyés.

Mais à un moment, j’ai décidé qu’il était temps que je sois moins ignare, à savoir que j’ai au moins un aperçu sur la manière dont fonctionnent les choses. Régulièrement, j’éprouvais un vrai vertige (et aussi de la honte) devant ma méconnaissance la plus complète du fonctionnement du monde. Malgré l’enseignement scientifique reçu au secondaire, je me sentais larguée par rapport au milieu technique et aux grandes questions de l’univers. Tiens, je vous donne un exemple d’une de ces fois où je suis tombée dans un abîme de perplexité face au monde tel qu’il se présente (pfiouuu, qu’est-ce que je parle de moi ce soir!).

A ton avis c'est quoi

C’est un retour de vacances, je suis en voiture, à l’arrêt, dans une station de service. Tout à coup, je me souviens (très nettement cette fois-ci, la faute à la mémoire sélective) avoir songé que je n’avais strictement aucune idée de comment cette bagnole marchait. Et puis j’ai regardé autour de moi et chaque chose s’est révélée dans toute son étrangeté fonctionnelle. C’était super bizarre et flippant. L’environnement (c’est-à dire la caisse, la pompe à essence, l’autoroute, les cookies, toussa toussa…) était flagrant d’évidence mais en réalité il était incompréhensible. Premier réflexe : me réconforter en pensant que l’essentiel c’est que ça tourne. Et puis j’ai bêtement pensé qu’au cas où l’humanité entière venait à disparaître, je serais quand même bien dans la mouise si j’avais le malheur de faire partie des quelques survivants (comme au niveau du bricolage, mes qualifications se résument au montage des étagères IVAR d’Ikea et au remplacement d’ampoules, autant vous dire que je serais hyper mal barrée si un jour je devais être en situation de construire un abri et de faire du feu avec des cailloux).

Autre exemple, plus précoce, de mon indifférence (oui, ce billet file dans la catégorie « Moi Je » du blog, alors ça serait trop bête de me censurer surtout que je suis pile dans le sujet!): je me souviens de la venue d’un intervenant extérieur dans ma classe de primaire, qui nous avait demandé de formuler toutes les questions qu’on pouvait bien se poser sur le monde. Les autres élèves avaient des questions hyper pertinentes, ça fusait dans tous les sens, tout se passait bien jusqu’à ce que je fasse un gros bide avec ma question, la seule à me tracasser un peu sérieusement. La voici cette fameuse question : « comment fait-on du tissu? » (question débile, je vous l’accorde, qui ne méritait pas d’être inscrite à côté des autres sur le tableau. censurée. l’adulte et la maîtresse étaient un peu déconcertés par ma question au ras des pâquerettes, hihi…) (n’empêche, les tissus, c’est chouette).

Oui, comment fait-on du tissu? Honnêtement, je crois que dans les questions sérieuses, c’était la seule qui me travaillait autant. J’avais bien quelques idées sur le sujet (l’écheveau de laine, le rouet sur lequel se blesse la Belle au bois dormant. en plus, dans ma classe de CP, on apprenait la couture. vous aussi?!) mais je ne parvenais pas à comprendre comment de rien on arrivait à quelque chose de solide ( je n’arrivais pas à me défaire du tissu qui était donc le comble de l’abstraction). L’angoisse quoi! J’ai depuis tenté de réfléchir au sens caché de cette question crétine (si tant est qu’il y en ait un) puisque, a priori, je n’étais pas plus demeurée qu’un autre. Soulagement le jour où j’ai formulé l’hypothèse suivante : le tissu c’était, pour un cerveau de huit ans pas très versé dans l’abstraction, une interrogation sur le néant et la matière, sur l’étoffe du monde….. Zêtes pas convaincus?! Tant pis.

L'univers il y a 13,8 milliards d'années

Bref, un jour, j’ai pris un abonnement au Palais de la Découverte, à la Cité des Sciences, j’ai acheté des bouquins pour les nuls, pour les enfants et les curieux, j’ai podcasté des émissions de vulgarisation. Je me suis accrochée quelques mois et pfiouuu, j’ai tout lâché. Trop abstrait le monde, encore et toujours :

« Un proton est une fraction infinitésimale d’un atome, qui est lui-même une chose imperceptible. Les protons sont si petits qu’une tache d’encre de la taille du point sur ce i peut en contenir à peu près 500 000 000 000, soit bien plus que le nombre de secondes contenues en un demi-million d’années. Le moins que l’on puisse dire des protons, c’est qu’ils sont extrêmement microscopiques. Imaginez maintenant, si cela vous est possible, que l’on réduise l’un de ces protons à un milliardième de sa taille normale, dans un espace si restreint qu’un atome y paraîtrait énorme. A présent, fourrez dans ce minuscule espace un soupçon de matière. Parfait. vous voilà prêt à démarrer un univers. Je suppose bien sûr que vous voulez construire un univers inflationnaire. Si vous le préférez à l’ancienne mode, avec un big bang classique, il vous faut encore quelques petites choses. En fait, vous devez rassembler tout ce qui existe – chaque fragment, chaque particule de matière jusqu’aux confins de la création – et comprimer le tout dans un point d’une compacité si infinitésimale qu’il n’a pas de dimension du tout. cela s’appelle une singularité. Dans tous les cas, attendez-vous à un « boum » vraiment costaud. il va sans dire que vous voudrez vous retirer dans un endroit sûr pour admirer le spectacle. Hélas, il n’y a nul endroit où se retirer, parce que en dehors de la singularité il n’y a pas d’endroit. Quand l’univers entame son expansion, il ne s’élargit pas pour remplir un vide plus grand que lui. Le seul espace qui existe est celui qu’il crée en se dilatant. » Bill Bryson, Une histoire de tout ou presque.

new-babylon-paris-constant

Petit à petit, ce sont d’autres livres qui ont commencé à s’entasser sur mes étagères. Tendance sciences sociales. Et la partie de flipper a commencé : renvoi d’un texte à un auteur, qui renvoie vers un autre livre, une maison d’édition, des ressources sur le net. Et puis c’est une bonne librairie qu’on prend goût à fréquenter, comme ça, pour regarder, flâner, feuilleter. D’abord, ce sont des lectures un peu laborieuses, de l’enthousiasme et des découragements, l’impression d’avoir compris plein de choses, d’avoir été transformée. puis la déception quand vient l’heure d’en parler : ce qui semblait si limpide se transforme en bredouille. La voix est vive, les mains s’animent pour essayer de communiquer avec enthousiasme ce qu’on en a retiré, pour au moins convaincre l’autre de lire à son tour le bouquin, mais si tu verras c’est génial.

 J’ai commencé à pressentir que je pouvais enfin avoir prise sur le monde.

Ce tournant est encore très récent. Parmi tous ces bouquins, finalement il y en a peu que j’ai lus en entier. Je m’en entoure comme s’il y avait une force magique des pages imprimées, je parcours des chapitres d’un livre avant de le reposer, de le reprendre, d’en griffonner les marges. Mais progressivement, les pièces du puzzle se mettent en place.

A vrai dire, il n’y a pas forcément besoin d’en passer par ce type de lectures à la fois empiriques et théoriques. La littérature, le cinéma aussi, m’ont longtemps suffi. Pas seulement pour me divertir et me changer les esprits mais pour aborder de biais le monde commun, pour percevoir autrement ce qui nous entoure, pour accéder à des parties insoupçonnées grâce aux mots d’un autre. Les ouvrages théoriques sont certes dans un autre registre de discours mais le plus stimulant c’est lorsque, partant de l’expérience et des formes de vie, ils permettent d’accéder à une vision plus globale du monde tel qu’il va.

Reste que  : 1°) j’ai du mal à m’intéresser à l’actualité des affaires du monde, jour après jour    2°) à transformer mes convictions en action…. Active mais pas activiste.

Et vous, c’était quoi vos questions débiles à 10 ans? La théorie, ça vous parle ou ça vous gonfle? Accros à l’info? Révolutionnaire en pantoufle? Dites-moi tout!

Hibernatus

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Paris-ciel-gris-orage

En tant que mammifère au poil tirant vers le roux, je ne peux m’empêcher de rouspéter contre les lois de l’évolution qui ont été pour le moins négligentes avec les gens de mon espèce. Quelques mois par an, de « maître et possesseur de la nature » (comme disait ce cher Descartes), je régresse invariablement au stade de la marmotte. Ce qui se résume à une seule et impérieuse nécessité : hiberner (et ronchonner).

Alors pourquoi m’extirper quelques instants de mon terrier et m’exposer au blizzard en entrouvrant ma lucarne sur les vastes steppes du web? (même fatiguée, j’ai toujours des ressources pour les métaphores foireuses, c’est inscrit bien profond dans mon patrimoine génétique).

1°) Parce que je ne voudrais pas rater l’occasion de m’apitoyer à voix haute sur mon triste sort  (quelle chance inouïe d’avoir un public!!). Oui, nous sommes vendredi soir, il est 22h30 passé, je viens à peine d’arrêter de travailler. Rassurez-vous, j’ai fait une pause « sortie de poubelle » avant d’aller me rasseoir à ce même bureau devant lequel j’ai passé toute la sainte journée. Je n’arrive même pas à savoir si j’ai envie de sortir (je pense métro, froid, humidité…dodo. je crois que j’ai choisi mon camp, celui de la mollesse). Et puis je suis affligée par la petite flopée d’emails qui s’échangent au sujet de la « baby shower » d’une amie à laquelle je suis censée participer. Je commence seulement à prendre la mesure du traquenard. Désormais la simple évocation d’un « cupcake » me donne envie de me suicider.

2°) Parce qu’une idée de génie m’a saisie. Et si on jouait à doctissimo? (c’est quand même beaucoup plus sympa que de jouer à changer les couches d’une poupée les yeux bandés ou que de décorer les bodys de « bébé », question de point de vue). Amis lecteurs, naturopathes, charlatans, bien portants, phtisiques et hypocondriaques (surtout vous), éclairez ma lanterne et dites moi si vous avez des remèdes naturels testés et validés contre la fatigue saisonnière. Je remets ma santé entre vos mains, n’en abusez pas!

Sur ce, je m’en vas m’enrouler dans ma couette avec une tisane. il y a des films chouettes sur le CiNéMa ClubDésolée pour ce billet bien moisi.

A bientôt et bien de l’entrain!

David, Pierre, Claude et les autres.

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Duchamp-tombe-Rouen

Ce soir, avec mon boss (qui n’en est pas vraiment un. enfin dans la vraie vie si, c’est un moyen-gros patron, donc du coup il a des goûts de patron éclairé, à suivre…), on s’est écharpé à propos des morts. Boulez versus Bowie. Tout ça parce qu’un collègue (qui n’en est pas vraiment un non plus mais lui, dans la vraie vie, il est fonctionnaire donc il n’a pas développé un goût poussé pour la musique subventionnée…) nous demandait si on était en deuil aujourd’hui. Mon boss a commencé à soupirer bruyamment pour marquer ses distances avec « la horde » parce que lui ça fait bientôt une semaine qu’il est en deuil. J’ai essayé de faire montre de compassion mais je n’ai pas pu m’empêcher de lui lancer la boutade de trop : « Nan mais quand même Y., Bowie, putain! »

J’ai essayé de rattraper mon cas, « mea culpa Y., mais tu comprends, Pierre Boulez, la musique contemporaine, l’IRCAM, c’est pas facile pour les ignares comme moi » – Réponse sans appel du faux-vrai-chef: « Boulez, il a tout révolutionné! ». Tout? Enfin pas pour tout le monde quand même (pas pour moi). Et puis Boulez, par rapport à la force de frappe de l’industrie musicale, c’est quand même pas grand chose. Uppercut du boss : « Justement, Bowie, ce n’est que de la musique commerciale, du mainstream »…. Jugez donc de l’affrontement d’autistes entre le chef et sa subordonnée, façon brèves de comptoir pendant l’eurovision.

Comme j’ai vraiment l’impression de passer à côté de quelque chose (et que ça m’agace d’être le beauf du patron), j’écris ce billet en écoutant Répons dudit Pierre Boulez. Oui parce qu’entre le courrier des lecteurs de ce blog et les recommandations de Y. (« commence par Messiaen et poursuis avec RéponsLe Marteau sans maître et Pli selon pli« . On se demande bien où Boulez est allé chercher tous ces titres bizarres), j’entre dans un tunnel discographique sans fin qui pourrait me donner le désir d’attenter à ma vie.

Donc je ne suis pas mélomane.

Je suis toujours très embêtée quand on me demande ce que j’aime comme musique. « euh… un peu de tout? ». J’ai quelques disques de l’époque où je fréquentais encore la Fnac, où (s’)offrir un CD était un chouette cadeau, où je ne savais pas télécharger (ce qui n’a toujours pas changé), où youtube, deezer & co n’existaient pas encore. Petit coup d’oeil à la pile poussiéreuse de cd : le dernier achat doit bien avoir trois ans, c’est du classique très « easy listening », un genre de « compil » qui s’appelle Contemplation (des pièces pour piano de Bach choisies et interprétées par Anne Quéffelec).

En fait, je suis incapable de faire quelque chose d’autre en écoutant de la musique (donc en ce moment même, je me constitue en cobaye d’une expérience behavioriste menée par moi-même sur moi-même à des fins non identifiées). Au risque de vous paraître un peu psychorigide, quand je suis seule chez moi, c’est silence (disons plutôt que je me branche bien malgré moi sur la vie des voisins) ou podcast (quand je découpe des légumes, hihi..). Oui parce que comme je m’amusais à l’affirmer à une époque, la musique c’est du bruit. Donc ça me dérange. Sinon, je n’ai pas de névrose.

Quand j’écoute de la musique seule, ce qui est donc chose peu fréquente, c’est religieusement et assise dans mon lit. Ou bien dans une salle de concert. Comme ça doit bien faire une petite décennie que je n’ai pas été à un concert de pop/rock, la plupart du temps, c’est pour aller entendre du classique. Et là l’exercice se corse. Parce que se rendre disponible à la musique classique requiert une forme d’attention qui confine à la méditation la plus extrême. Mettez-vous en situation : il est 20h30, vous n’avez pas dîné, toutes les pensées évacuées pendant la journée commencent alors à affluer en pagaille alors que le chef d’orchestre n’a même pas encore levé sa baguette. Et en plus votre voisin de gauche respire trop fort parce qu’il est vieux. Obstacle supplémentaire (à ce stade de confidences, je ne crains plus d’aggraver mon cas) j’ai beaucoup de mal à me concentrer sur la musique en regardant s’agiter l’orchestre. Voir et entendre en même temps, c’est quand même censé être le b.a-ba de la coordination sensorielle, sauf que je n’y arrive pas vraiment « au concert ». Mon attention se dissipe entre la scène et la musique, les pensées me parasitent l’esprit, mon ventre qui gargouille me fout la honte et j’essaie de le faire taire en me tortillant sur mon fauteuil tout en priant pour que le souffle lourd de mon voisin fasse tampon.

Parfois, il m’arrive d’être comme les gens normaux. D’avoir un rapport plus fluide avec la musique dans le quotidien. Par période, je réactive mon abonnement deezer, je compose des playlists (dont une de super pouf’ pour aller courir en rythme), je traverse la ville avec le casque vissé sur les oreilles. Et puis je me lasse, j’arrête tout, je redeviens totalitaire avec les sons (et je me jure qu’à échéance, je résilierai mon abonnement aux Inrocks).

Alors Bowie dans tout ça?

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Je ne me souviens pas comment j’en suis venue à écouter massivement David Bowie. J’imagine qu’il a toujours été là, dans l’environnement musical (au sens où je n’étais pas née quand Bowie a commencé sa carrière) et puis qu’un jour, en entendant je ne sais plus qui en parler avec enthousiasme, j’ai à mon tour franchi le pas. A l’époque, au lycée, j’empruntais des disques à la bibliothèque municipale. Alors comme tout ado qui se respecte, j’ai eu ma période Ziggy. Autant voire davantage que la musique elle-même, c’est le type qui m’a fascinée. D’ailleurs je suis allée le voir en 2003 dans ce lieu horrible (capacité : 16 000 personnes) qu’est le Palais omnisport de Bercy.

Des années avant de découvrir la littérature féministe, de songer à la question du genre, à la construction sociale de l’identité, à ce genre de trucs de harpies, je découvrais (ou pressentais) avec Bowie/Ziggy que l’identité pouvait être labile, circonstancielle, qu’elle n’était pas gravée dans le marbre à la naissance. Bowie/Ziggy, c’était la promesse de pouvoir se réinventer, se réincarner dans la peau d’un autre personnage peut-être juste en changeant de défroque, en remisant les uniformes de tout genre au placard. Bowie/Ziggy signifiait, pour l’adolescente que j’étais, une immense ouverture, la possibilité enfin de se concevoir autrement pour savoir qui l’on est.

Quand plus tard j’ai découvert l’oeuvre de l’artiste Claude Cahun, je me suis rappelée l’élan que j’avais eu pour Bowie. Voici une belle citation de Claude Cahun (née Lucy Schwob), qui coïncide si bien avec celui qui fut « mon » David Bowie :

« Sous ce masque, un visage ; je n’en finirai pas de soulever tous ces visages ».

 

pierre boulez

Forcément, à côté, Pierre Boulez fait pâle figure. Mais ça, mon faux-patron-que-j’adore il ne voulait pas l’entendre. Saleté de spectacle!

PS : si ça vous intéresse, ça fait déjà un bon moment que j’ai dit chut à Boulez, je crois qu’il vaut mieux que je le découvre à doses homéopathiques.

Le Grand Jeu (ou y’a pas que star wars au cinéma)

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Star-Wars-Réveil-de-la-force

Parfois, j’ai l’impression que l’humanité se divise en deux camps asymétriques : ceux qui ont vu Star Wars et les autres.

J’appartiens à la deuxième catégorie, ou presque. Un jour, de guerre lasse, j’ai fini par céder aux assauts répétés d’un ancien petit ami starwarzophile. Il m’a forcé la main, je n’ai pas su dire non, j’ai encaissé un épisode. Du film ou du copain, je ne sais lequel des deux m’a laissé le souvenir le moins impérissable mais je reconnais au second le mérite de m’avoir beaucoup fait rigoler quand le premier ne m’évoque qu’un sentiment d’ennui.

Bref, je n’ai pas vu « le dernier Star Wars« . (bizarrement, à part nos cousins du Québec, plus personne ne dit « la Guerre des étoiles » en 2015, ou bien?). Mais j’ai vu Le Grand Jeu, de Nicolas Pariser (avec André Dussollier, Melvil Poupaud, Florence Poésy, Sophie Cattani). C’est donc de ce film, et de l’excellente bande dessinée d’Etienne Davodeau, co-écrite avec le journaliste Benoît Collombat, Cher pays de notre enfancedont je viens vous causer en ce début d’année (2+8 = 10).

Comme le film et la bd parlent également de puissances obscures et maléfiques sur une étrange planète ici nommée Ve République (j’avoue, je n’ai pas été très assidue sur les 4 précédents épisodes de la série républicaine, des scénars parfois mal ficelés, beaucoup trop de rebondissements…. mais j’attends la 6ème avec impatience!), j’ai pensé que ce n’était pas trop tricher que de vous aguicher avec Star Wars pour vous entraîner vers ce que j’ai aimé.

Le Grand Jeu Nicolas Pariser 2015

Je vous livre le pitch du Grand Jeu (Prix Louis-Delluc) en deux-deux avec un paresseux copié-collé d’un article du Monde (rien de plus pénible que de résumer, autant s’appuyer sur les efforts de ceux dont c’est le job) (sinon vous pouvez aller directement à la bande annonce ici)

« Pierre Blum (Melvil Poupaud), écrivain jadis prometteur mais improductif depuis quinze ans, est approché par Joseph Paskin (André Dussollier), un barbouze doucereusement inquisiteur, qui lui passe la commande d’un curieux ouvrage anonyme. Un « appel à l’insurrection » s’inscrivant dans une stratégie pour décrédibiliser le ministre de l’intérieur, son ennemi politique, mais qui, en même temps, entraîne le romancier à déterrer les idéaux enfouis, voire les fréquentations, d’une jeunesse militante passée dans les milieux d’extrême gauche. La manœuvre est bientôt déjouée par une violente riposte du camp ministériel : Pierre, impliqué jusqu’au cou, se retrouve seul et physiquement menacé, contraint de fuir Paris pour se réfugier à la campagne, dans une ferme que gère un groupuscule altermondialiste, sous le coup d’une imminente rafle policière. »

J’embraie sur 1 ou 2 généralités partout reprises : une tonalité de thriller politique mêlée à une histoire d’amour qui ne gâche (ni n’apporte) rien à l’intrigue. Comme de bonnes intentions et un bon scénar’ ne suffisent pas à faire un bon film, ne serait-ce que pour les deux premières séquences magistralement mises en scène, la séance vaut le coup. Sans compter la remarquable prestation des acteurs. Bref, ceux parmi vous qui ont vu et aimé  l’Exercice de l’Etat de Pierre Schoeller sorti en 2011 peuvent aller voir le film les yeux fermés, ils y trouveront leur compte.

Je vais faire un truc qui ne se fait pas : prendre le film comme prétexte pour m’entretenir avec vous de son sujet. Ce qui m’a en effet le plus intéressé dans ce film, c’est le regard porté sur le pouvoir et ses « pulsions secrètes ». Ou plutôt sur les façons d’exercer le pouvoir ou d’y renoncer, de sabrer sa défaite et les illusions perdues. En fait, je suis sortie de la séance toute chamboulée parce que le film m’a renvoyé en pleine tronche certaines de mes interrogations du moment. Notamment le fameux : Que faire ? Et j’aime bien quand la fiction m’aide à penser mon présent, quand les deux se rencontrent et font frotti-frotta (hihi, je ricane bêtement car je viens d’entrer frotti frotta dans la barre google – pour vérifier s’il y a un trait d’union entre les deux termes. pas trouvé de réponse à ma quête lexicale. En revanche, je suis tombée sur un forum croquilognet de discussion entre ados….

J’écris que « ça ne se fait pas » parce que « je » (en tant que lectrice-spectatrice) me suis fait vertement tancer par Gérard Mordillat qui, dans une tribune parue dans Le Monde diplomatique de janvier, s’insurge contre la tyrannie du sujet : « … le cinéaste est désormais sommé de répondre avant tout à l’unique question, quel est le sujet? [..] Un roman, un film valent aujourd’hui non pour eux-mêmes mais pour le sujet que les commentateurs détectent à travers eux […] Le sujet a pour avantage fondamental de dispenser de lire le roman, de voir le film, c’est-à-dire d’en mesurer les enjeux narratifs, stylistiques, grammaticaux, son invention lexicale, visuelle, sonore, etc. ». Le ton sentencieux du vieux GéGé, qui est manifestement resté bloqué à la case « nouveau roman » ou « nouveau cinéma » de la critique, m’agace un peu, même s’il n’a pas entièrement tort, loin de là. Sauf que la question du sujet se réduit rarement à son simple énoncé mais implique aussi de réfléchir à son traitement (d’où mon impatience pour ces  oppositions ringardes entre contenu et forme). Fin de digression. Et puis en ce qui me concerne, je m’en fiche un peu puisque je ne tiens pas à faire un blog de critiques sinon, en toute transparence, je vous en aurais touché un mot.

Donc.

Donc le film entremêle plusieurs formes de pouvoir « invisible », qui travaillent en coulisse à saper l’exercice légitime du pouvoir démocratique. Le pouvoir occulte des réseaux d’influence souterrain, c’est Joseph Paskin/André Dussollier qui l’incarne en cherchant à déboulonner son ennemi, le ministre de l’Intérieur (toute référence à l’affrontement fratricide entre Villepin et Sarkozy est ici sur-interprétation, hihi…). L’atmosphère du film est alors celle du salon feutré d’un grand hôtel parisien, d’une table étoilée, l’antichambre d’un ministère, un cocktail entre influents, bref tout un décorum alliant l’opulence à la discrétion. A côté de ces lieux qui représentent l’envers privé des espaces officiels de la prise de décision « publique », Pariser a aussi capté ces entre-deux, ces non-lieux, où la parole est peut-être moins susceptible qu’ailleurs d’être interceptée : allées d’un jardin public, banquette de taxi, aire de repos. J’ai aimé cette attention aux espaces qui  concourt au climat du film.

C’est sur ce terrain de chasse gardée qu’avance le personnage de Paskin/Dussollier, dont le métier consiste, dit-il, à « mettre des gens en relation ». Ainsi, dans une confidence d’initiés, il confie à Pierre Blum/Poupaud que le ministre qu’il cherche à déboulonner n’est que la partie visible d’un nouveau réseau d’influences, incompatible avec l’existence du sien. Au-delà de cette approche distanciée et cynique du pouvoir et de ses manigances, Paskin/Dussollier se révèle agi, dépassé par la dynamique de ses affects qui le pousse à se venger de son adversaire, jusqu’à signer son propre arrêt de mort. Ce n’est pas pour rien que Paskin/Dussollier est aussi cette figure du joueur de casino happé par son addiction, incapable de s’arrêter à temps. L’équivoque autour de ce personnage trouble m’a intéressée, quand l’anticipation froide du calculateur se mêle à la déraison pulsionnelle.

A partir de la figure de Paskin/Dussollier, l’Etat moderne est montré dans une tension permanente, traversé par des guerres civiles intestines. Lorsque dans le film le groupuscule d’ultra-gauche gravitant autour d’un dénommé Louis, alter ego de Julien Coupat (remember l’Affaire de Tarnac, lorsque Coupat et d’autres furent arrêtés et mis en cause dans le sabotage d’une ligne de SNCF), est « neutralisé » dans un délirant déploiement policier, il s’agit moins de prévenir les agissements d’un prétendu terrorisme de l’intérieur que de déclarer la guerre à l’adversaire politique (répliquer aux accusations de laxisme) par un puissant coup de semonce. C’est bien celui-là le « grand jeu » qui donne son titre au film, celui que se livrent dans une vaste partie d’échecs et de coups fourrés les émissaires invisibles de la République.

Encore une chose. Il y a une scène assez amusante (et totalement cynique) où un général bedonnant devise avec une journaliste politique. Le contexte est l’un de ces fameux déjeuners « off » lors desquels se dévoilent à mots couverts les intrigues du pouvoir auprès de journalistes avertis (la « petite phrase » qui fait les choux gras des médias et des conversations de bistrot est, quant à elle, réservée aux journalistes avec caméras et micros). Le général, qui est, par définition, un stratège de la guerre et des tactiques du pouvoir,  malmène un peu la journaliste politique avant de lui faire la leçon dans une tirade brillamment écrite :

1°) l’administration organise efficacement la ruine du pouvoir des élus  2°) la compétition entre les politiques qu’arbitrent des journalistes friands de « petites phrases » n’a rien à voir avec ce qu’est réellement LA politique : c’est au mieux une sorte de match sportif de première division commenté par des journalistes  3°) les élections (j’adore cette réplique!) : ce sont les gens de gauche qui votent à gauche et trouvent que la gauche n’est pas assez à gauche VERSUS les gens de droite qui votent à droite et trouvent que la droite n’est pas assez à droite. A la fin, il y a un gagnant mais le résultat est « purement démographique ». Conclusion : tout cela n’a rien à voir avec la politique mais est unifié par l’idéologie démocratique.

J’imagine que, vous aussi, la thèse du conspirationnisme d’Etat vous met plutôt mal à l’aise parce qu’elle est souvent manipulée par des gens pas très fréquentables. Je préfère une démocratie même verrouillée à pas de démocratie du tout. (parenthèse : Pariser, le réalisateur, dit que l’une des inspirations du film lui vient des Commentaires sur la Société du Spectacle de Guy Debord, « chef-d’oeuvre conspirationniste » et « pur exercice littéraire »). Parce que le film  est un medley de différents scandales de la Ve République (Affaire Boulin ; Affaire de Tarnac) il met à mal certaines croyances associées à la démocratie et à son idéal de transparence en particulier. Car dans ce film à l’ambiance crépusculaire, tout n’est qu’opacité.

« Il y a deux Histoires : l’Histoire officielle, menteuse, qu’on enseigne, puis l’Histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une histoire honteuse » – Honoré de Balzac.

Balzac au cinéma, oui.

Comme l’évoque Nicolas Pariser dans un entretien paru dans Le Monde: “La lecture de La Comédie humaine a été contemporaine de ma formation cinéphile. Balzac a été mon obsession. Je ne pensais qu’à ça. J’avais envie de faire le portrait d’un écrivain dans un monde politique souterrain avec des gens qui organisent des complots. » C’est plutôt marrant de voir combien Pariser insiste sur l’inspiration « littéraire » de son cinéma, comme pour faire contrepoids au regard désenchanté qu’il porte sur le monde politique. Je pense que c’est aussi une manière pour lui d’éviter que le discours sur son film (son premier long métrage!) dévie vers une simple discussion politique. Alors que je me raccroche aux dialogues (qui sont particulièrement travaillés), Pariser rappelle à bon droit que son cinéma est de fiction (ce n’est pas une adaptation de l’Affaire Tarnac par exemple), c’est-à-dire un discours de l’image et du montage!

Va bene.

À Noël, on m’a offert le dernier Davodeau, Cher Pays de notre enfance. Enquête sur les années de plomb de la Ve République (Futuropolis éd.).

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Petit rappel au sujet de l’expression « les années de plomb ». Elle désigne le plus souvent la décennie des années 70 marquée par la violence politique en Allemagne et en Italie principalement (bagarres de rue entre factions adverses, violentes répressions policières des manifestations d’opposition, puis attentats et enlèvements du personnel patronal et politique par la gauche armée). Après la flambée de 1968, le retour au calme (tout relatif) et la signature des Accords de Grenelle, la France aurait été épargnée par la violence du « terrorisme gauchiste » qui a embrasé l’Allemagne et l’Italie sous l’impulsion de la RAF (la Fraction Armée Rouge et sa « bande à Baader ») et des Brigades Rouges. Tel est du moins le récit officiel et grossièrement raccourci.

Et pourtant.  Le roman graphique de Davodeau tient à nous rappeler que la France aussi a eu ses années de plomb. Quatrième de couv’ : « Dans ces années-là, on tue un juge trop gênant. On braque des banques pour financer des campagnes électorales. On maquille en suicide l’assassinat d’un ministre. On crée de toutes pièces des milices patronales pour briser les grèves. On ne compte plus les exactions du Service d’Action Civique (le SAC), la milice du parti gaulliste alors tout-puissant. Cette violence politique, tache persistante dans l’ADN de cette Ve République à bout de souffle, est aujourd’hui largement méconnue ». 

Je fatigue un peu, vous aussi j’imagine, alors je vous épargne toutes ces sombres histoires de barbouzes, du SAC, et de financement pas très propret des partis politiques, dont le RPR (ex-UMP, actuel Front Républicain) sortit grand gagnant. Pourtant, c’est absolument passionnant. La bd est le fruit d’une véritable enquête, une investigation au long cours menée avec le journaliste Benoît Collombat. Davodeau excelle à mettre en dessin les entretiens, à transposer l’archive, le récit des témoins en vignettes noir&blanc, bref à recomposer par l’image dessinée les événements du passé tout en y restant aussi fidèle que possible. Au-delà des différents récits entremêlés, le fil rouge est celui de la violence politique, d’une violence née dans des contextes d’exception (la Résistance, la guerre d’Algérie) et de sa perpétuation problématique dans un état de droit.

J’ai vu et lu à quelques jours d’écart le film de Pariser et la bd de Davodeau pendant les « vacances » de Noël (ouais, j’aurais pu pondre ce billet avant. maintenant, si ça se trouve, le film n’est même plus en salle!). Inutile de préciser que j’étais plongée dans une drôle d’atmosphère où la réalité la plus crasse le dispute à la fiction.

Le-dernier-des-juges

A la fin de la bd, un texte de quatre pages écrites par le juge italien Roberto Scarpinato apporte sa caution au bouquin (Scarpitano, procureur général de Palerme, décrit comme « le dernier des juges », après les assassinats des juges Falcone et Borsellino par la mafia. bref, un mec qui vit sous protection policière depuis 25 ans et qui sait de quoi il parle).  Et bien vous savez quoi? Scarpinato commence son texte en reprenant la citation de Balzac sur les deux histoires qui, écrit-il, lui « est souvent revenue à l’esprit au cours de [s]a longue carrière de magistrat en Italie ». Derrière tous les assassinats sur lesquels il a enquêté, les complicités entre dirigeants et mafieux, le lien entre blanchiment et financements cachés, il y a ce que son ami le juge Falcone appelait « le grand jeu du pouvoir » : « l’histoire officielle relatée dans les manuels scolaires n’est que l’histoire qui se déroule sur le devant de la scène. Mais il existe une autre part de l’histoire qui se déroule dans le hors-scène et qui, bien que parfois décisive pour la suite des événements, est destinée à demeurer inconnue parce qu’elle porte le sceau du silence apposé par le pouvoir ».

En refermant la bd, j’avais l’impression d’avoir « bouclé la boucle » ouverte quelques jours plus tôt par le film. Mêmes références au « grand jeu », aux deux versions de l’histoire d’après Balzac. J’ai repensé à mon père passionné d’histoire qui, après avoir jeté un oeil à la bd de Davodeau (offerte par mon beau-frère) et à l’intégral du Beauf de Cabu (offerte en retour à mon beau-frère), m’a toisée : « c’est que d’la petite histoire tes bouquins! ».  Oui, c’est vrai. En refermant la bd, je me suis aussi souvenue d’un épisode brumeux dont quelqu’un m’a raconté avoir été témoin il y a bien longtemps où apparaissent un très haut officiel et sa voiture dont le coffre était chargé d’armes, et d’une injonction au silence. Je me suis dit que peu importe alors de ressasser sur « tous des pourris » ou bien « tout nous échappe », personne n’est vraiment dupe. Certains militent contre l’oubli, la justice finira bien par faire son travail, par rouvrir ces dossiers d’ici quelques années.

En fait, quand j’ai commencé ce billet, je voulais surtout vous parler de l’autre pan du film, de cette jeunesse apparentée à l’ultra-gauche, de la désillusion envers l’engagement portée par Pierre Blum/Melvil Poupaud, d’une certaine conception de l’amour et de la vie, de nos années 90-2000. Autant de choses dont je me sens à la fois proche et distante mais qui ne me laissent pas indifférente. Du tout.

La suite dans le prochain billet.