Deux semaines après

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Moi Je

J’avoue, je comptais m’éclipser discrètement, deux semaines à peine après avoir créé ce blog. Filer à l’anglaise en pariant sur le fait que personne ne le remarquerait vu que je n’existe pas sur la googlosphère, faute de m’être plongée dans les arcanes du SEO (= les méthodes d’optimisation pour les moteurs de recherche).

J’espérais que vous soyez suffisamment occupés à vous empoigner sur d’autres pages et en d’autres lieux à défendre votre vision de l’après 13 novembre contre le flot de paroles  nauséabondes. En écrivant cela, je pense surtout à ceux qui se sont emparés de l’occasion (presque une aubaine si je me mets à leur place) pour avancer leurs pions et administrer leurs arguments délétères, l’air de ne pas y toucher.

J’espérais donc que vous ayez d’autres chats à fouetter mais c’était sans compter l’aimable rappel à l’ordre de ce cher « ouais ». Pour les autres qui ont continué à visiter cette page, peut-être en vous interrogeant sur les raisons de ce silence, je voulais aussi dire que je vais bien (si vous guettiez un énième témoignage poignant sur le mode « j’y étais », c’est râpé). Non, je n’y étais pas. Je n’ai perdu personne de cher non plus même si autour de moi, dans le cercle des « amis d’amis », plusieurs  ont été frappés par la perte de proches (on est rarement seul quand on sort).

Et pourtant.

J’ai été affectée par les attentats du 13 novembre, pâle euphémisme.  Quand j’étais encore dans un état de complète sidération, j’ai écrit un long billet, pas si confus d’ailleurs à la relecture,  mais je me suis ravisée au moment de le balancer. Pas envie de rajouter mes mots au flot de paroles ; peur aussi de vos éventuels commentaires.

Je n’étonnerais personne en disant que j’ai ressenti de la haine et un désir de vengeance. J’ai été sensible aux arguments d’un Guantanamo à la française, attentive à l’idée d’une « bonne » bombe atomique lâchée sur ce pseudo Etat islamique, histoire d’en finir une fois pour toute (c’était au soir du 13 novembre, alors que j’étais retranchée avec des amis, que tout cafouillait dans nos têtes, que nous étions suspendus au direct d’i-télé diffusé depuis un smartphone). Ca n’allait pas mieux après, mais rien que d’y penser, c’était, j’imagine, comme de boxer dans un mur. Une bonne décharge.

Ca faisait longtemps que je n’avais pas éprouvé cette rage. Lorsqu’elle monte, ce n’est pas un sentiment dévastateur mais plutôt un flux de chaleur qui  me donne l’impression d’être indestructible. Avec les années, j’ai appris à canaliser cette colère qui me rend autre. Mais durant ces journées-là, je l’ai à nouveau éprouvée par bouffées, avec une intensité encore augmentée par la culpabilité de céder le terrain, dans le champ des émotions, à ces petites frappes de terroristes.

Pour refréner mes ardeurs, je me suis raccrochée comme à un mantra à la thèse de la « stratégie du choc » (Naomi Klein), en référence aux mesures politiques qui sont  prises sans que la population concernée ne s’y oppose, alors même qu’elle les aurait débattues ou refusées si elle avait été dans un contexte « normal », non traumatique. Je tends l’oreille à ceux qui nous disent que pour lutter contre le terrorisme, il faut accepter de rogner sur nos libertés individuelles. Pour le moment, même si je suis bien désolée pour ceux qui voulaient faire entendre leurs voix dissonantes lors de la COP21 (mais pas si mécontente que la mascarade de la « marche pour le climat », soit annulée), j’assiste, impuissante, à la crispation sécuritaire de ma conscience, quand ma pensée, elle, demeure en berne.(Edit du 1er décembre : au vu du nombre d’abus dans les perquisitions administratives et même des interdictions de manifester, je commence enfin à me réveiller sur la véritable nature de ces mesures de l’Etat d’urgence).

J’en arrive au fait : pourquoi j’ai voulu quitter internet (lâcher « aperceptions », quoi.).

Très clairement, comme après Charlie, j’ai ressenti un trop-plein, un écoeurement devant tant d’effusion lacrymale sur les réseaux sociaux. Et encore, n’étant pas sur facebook & co, j’ai été préservée (je n’ai donc pas eu à m’interroger sur l’opportunité, ou non, de  draper de bleu-blanc-rouge mon profil). N’ayant pas davantage la télé, j’ai esquivé le stress des sites d’information en continu.  Enfin, j’ai refusé de regarder des vidéos des événements comme de lire des témoignages des rescapés.

J’ai été révulsée par tant d’obscénité.

Sans aller jusqu’à écrire que la mise en scène sordide du meurtre par les uns (heureusement, il semblerait que la Go-pro soit passée de mode chez les terroristes) n’est que l’envers du cadrage 2.0. de l’émotion sensationnaliste par les autres, sans être entièrement convaincue que l’attraction morbide pour la propagande de Daech repose sur des ressorts analogues à la flambée d’émotions artificiellement nourries par les médias, je n’ai pu m’empêcher de soupçonner que les deux phénomènes avaient partie liée.

Pudeur ou intolérance ? Il est vrai que chacun réagit à sa manière. En pareilles circonstances il semble qu’il n’y avait pas d’autre alternative à la sidération muette que l’expression du chagrin médiatisée par les réseaux sociaux. Comme s’il fallait forcément un témoin à l’autre bout du fil pour prendre acte de sa souffrance. Certains ont expliqué le rôle cathartique de la mise en spectacle du chagrin, soit.

Bref, les attentats du 13 novembre, ça a été une énorme gifle, de la colère, de la tristesse, de la peur, de l’hébétement. D’autres ont parlé de « gueule de bois ». C’est exactement ce que j’ai ressenti. Une gueule de bois et un brutal retour au réel.

Certes, je ne sais pas bien où placer la frontière entre réel et virtuel mais tout à coup, mon enthousiasme pour ce blog, mon entrain à aller commenter ceux des autres, a été bien refroidi (le fait de lire plein de niaiseries ou de saloperies ailleurs sur le web, jusque sur les sites de certains « grands » quotidiens, n’a certainement pas aidé). Tout cela m’a semblé vain.

Le virtuel, après tout, c’est peut-être aussi la pensée.

Avant le 13 novembre, je réfléchissais plus ou moins mollement à la question de la violence, une question qui me travaille, que je ne sais pas bien comment aborder. Parce que la gestion de ma propre violence a nécessité un travail sur moi afin d’apprendre à l’apprivoiser, depuis je verse « naturellement » du côté de la non-violence. J’ai donc été particulièrement intéressée lorsque je suis tombée, plus ou moins par hasard et en un laps de temps restreint, sur divers auteurs qui traitaient de la violence en politique de manière plus nuancée (pêle mêle : la pièce ça ira (1), fin de louis de Joël Pommerat aux Amandiers à Nanterre ; l’excellent et bouleversant documentaire Une jeunesse allemande ; l’article de François Cusset sur « les nouvelles logiques de la révolte » dans la revue du Crieur ; A nos amis, le livre manifeste du Comité Invisible). J’étais donc en pleine fermentation intellectuelle, à reconsidérer mon hostilité viscérale à toute forme de violence, lorsque le pire est arrivé.

Dans les jours qui ont suivi les attentats, je me suis sentie terriblement coupable. Honteuse et coupable. Comme si d’avoir considéré l’éventualité de la violence illégitime dans certaines circonstances m’avait indirectement rendue complice des faits. Le retour au réel, ça a aussi été ça, ce malaise de la pensée. Je me répétais : « arrête de couper les cheveux en quatre, il y a le bien et le mal, ce qui est accepté par la loi et ce qui doit être puni par la justice».

Heureusement, dans le numéro de l’hebdomadaire du « 1 » qui a suivi les attentats – journal dont je vous recommande la lecture – , la contribution de l’historienne Sophie Wahnich titrée le « terrorisme, les replis de l’histoire » revient sur l’évolution de la notion de « terrorisme » depuis l’après-1789. Cet article, ne serait-ce parce qu’il était publié dans un hebdo comme le « 1 », m’a aidée à me défaire de ma culpabilité, à accepter que cette problématique mérite d’être débattue même dans ce nouveau contexte.

Je crains donc de continuer à être irrégulière sur ce blog, maintenant vous savez pourquoi.

Sur ce, je file parce que vous m’avez mis bien en retard et que nous sommes samedi soir #parisestunefête

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8 Comments

  1. ouais says

    Bon ben ce n était pas si compliqué hein de l écrire cet article!

    Etrange cette culpabilité! Quand on a vécu la mort d un proche, on ressent ça, c est très malsain. Et ensuite on se blinde…

    Les médias francais puent les égouts!
    Je refuse de regarder ce flux de chiasse journalistique!
    Je chie sur ce pathos généralisé!

    J ai la rage moi aussi.
    Contre l ingérence militaire (choisie) des occidentaux, dès qu il a des matières premières en jeu.
    Contre cette non égalité et fraternité qui pousse des gamins à la frustration, au vol, au deal, au meurtre, à devenir des kamikazes, des zombies de la vie manipulés, parce sans plus aucune perspective de vie heureuse pour eux ou leur entourage.

    Je sens que « le cher ouais » va se transformer en « ce connard de ouais »:d

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  2. en fait au départ j’avais écrit « ouaich » avant de vérifier par acquis de conscience l’exactitude de votre pseudo et de corriger. c’est le côté un peu « racaille scato » de votre écriture qui m’a flouée, hihi..

    je viens de voir cette recommandation dans les commentaires du dernier billet de « poilsurletorse », des poèmes récités dans le creux de votre combiné en composant le numéro gratuit 0 800 106 106*. cette pièce, « Dial a poem », est géniale !!
    http://www.palaisdetokyo.com/fr/exposition/dial-poem-appelle-un-poeme

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  3. ouais says

    Racaille scato!:d

    Je dois le porter sur ma tronche à la peau mate, les autorités aiment m arrêter lorque je vais en voiture au boulot. Ça doit être le concept de l égalité moderne. Arrêter les types au physique louche…

    J écouterai. Mais déjà il y a Gainbourg dans le tas, le plus gros réac de droite lubrique et en plus miso, apprécié par le monde de la pseudo culture (enfin avec Desproges, Trenet et presque tous les artistes qui font des affaires en poésie mais qui savent compter et profitent de leur notoriété pour se sortir de procès graveleux, bref)

    J écouterai.

    Vous verrez que je suis un sale connard et je le revendique! Hehehe

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    • Vous ne lâchez jamais votre obsession! (= les intellectuels ou les artistes qui font commerce de leur art). Le mythe de l’artiste maudit à la Van Gogh, très peu pour moi. heureusement que certains s’en sortent ou, plus modestement, « font leurs heures ».
      Revendiquer d’être un « sale connard », ça me méduse. Si tel est le cas, franchement y a pas de quoi s’en vanter.
      J’espère en tout cas que vos aboiements ne font pas fuir les autres lecteurs!
      bon dimanche

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  4. ouais says

    Attention ca n est pas de gagner sa vie avec son art, mais d en faire un commerce, et du coup de finir avec une oeuvre fade, expurgée par un éditeur, une galerie, un producteur pour finir avec quoi? Un pot de yaourt.

    C était une boutade! Dites va falloir travailler votre sens de l humour hein!

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  5. ouais says

    Dites je sais bien que je chasse vos lecteurs mais faut tout de même écrire hein!

    Je ne laisserai plus de com, je vous lirai juste. Ça fait un peu bizarre de dire ça mais bon!

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    • Tsss…. faites pas la victime! Vous êtes tout à fait autorisés à commenter. il y a juste un contrôle de décibels avant validation 😉
      Ensuite, même si c’est gentil de votre part, les billets, ça ne se réclame pas! J’fais c’que j’peux (veux).

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