Et toi, c’était comment ton année?

comments 9
Moi Je

Étrange année que celle qui vient de s’écouler.

Il y a ces journées, ces semaines de janvier et de novembre qui resteront tristement gravées. Et puis ce drôle de printemps de décembre qui me donne l’impression que, séparément et collectivement, nous dérivons, nous dérapons.

Il y a 364 jours exactement, je me réveillais la voix éraillée et les bronches enflammées. Ce n’était pas d’avoir trop chanté et fumé la veille, j’étais déjà dans un état comateux au soir du réveillon et c’est sans allégresse que j’avais trinqué à la nouvelle année, une tasse de grog brûlant à la main, pressée d’aller me coucher. J’avais fini l’année épuisée. La première nuit passée dans ce chalet de montagne non chauffé, par -15°C, a eu raison de mes défenses déjà amenuisées. Alors ce matin-là, assise dans le lit, je regarde le paysage étincelant de blancheur. Tout à coup, je me sens terriblement vulnérable, ma résistance lâche et ce sont les sanglots qui m’étranglent.

photo

À peine un mois plus tôt, je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait, de cette rupture brutale, apparemment sans signe avant-coureur, advenue en même temps que les premiers frimas. C’est un violent séisme, je regarde impuissante « mon » monde s’effondrer, l’onde de choc se propager dans mon entourage stupéfait. Très vite, je pressens que je n’ai rien d’autre à faire que d’accepter, de ne pas me débattre contre la souffrance qui m’anéantit, de toute manière le combat serait vain. Je sais que je dois la laisser faire sa sale besogne et qu’en l’état, je ne peux que l’observer, l’habiter même, si je ne veux pas qu’elle me terrasse. Cette expérience d’acceptation (et non de résignation) me permet de me remettre « facilement » sur pied, avec le soutien de mon entourage proche.

La rupture est un déclic. Je prends conscience que je me suis longtemps voilée la face et je découvre, interloquée, la puissance du déni. C’est sans doute l’une des raisons pour laquelle je n’en ai pas voulu à mon ex (c’est bien connu, ne pas être dans la haine aide à faire passer la pilule, à ne pas se laisser happer par le ressentiment blablabla …. mais c’est hyper efficace) (et en plus je me suis assurée une réputation pas piquée des hannetons de meuf stoïque dans l’adversité 😉

Car en me quittant, il m’a (il nous a) affranchie(s). J’avais beau être amoureuse, je me suis laissée grever par un poids. Y pèsent la peur de l’inconnu, la volonté de ne pas baisser les bras, la force des conventions sociales et familiales. Quelque chose s’est insidieusement ratatiné. J’avais répondu à ce qu’on attendait de moi mais aussi à ce que je pensais souhaiter ardemment parce que, comme tout un chacun, j’ai besoin de repères stables. Pourtant, j’avais beau le nier, je me sentais dans un carcan, je déprimais doucement mais je pensais que c’était le boulot (Ah oui, parce qu’on est cumulard ou on ne l’est pas : le boulot, c’est un peu la mouise aussi, hihi!!)

Je me rends compte que j’éprouve un certain soulagement, très ténu au début, bien plus manifeste ensuite  : j’ai joué le jeu, j’ai parfois triché c’est vrai, j’ai perdu. Alors on est quitte, laissez-moi mener ma vie comme je l’entends et ne vous inquiétez pas pour moi. Je ne sais pas où tout cela me mènera mais, benoîtement, j’ai plutôt confiance (sauf en ma retraite). Si je résume une fois de plus ce qui m’est arrivé, c’est très simple en fait (c’est surtout très universel): je me suis bâtie un cocon protecteur sur des bases pas très solides (l’histoire des trois petits cochons, vous vous souvenez?), les murs de mes croyances se sont fissurés, j’ai plâtré comme un sagouin, la tornade a achevé de tout balayer. Bim bam, d’un coup je me retrouve à poil, désarmée, l’orgueil en miettes. Je rassemble les morceaux infrangibles, ceux qui gisent épars mais intacts, et je repars à l’aventure, avec mon indéboulonnable curiosité et ma propension ridicule à la métaphore, dans le grand merdier de la vie, youpi !!!

(d’ailleurs, j’ai un peu passé l’année à me fixer des challenges partant du principe qu’il était grand temps de m’assumer seule, sans le regard en miroir de l’autre. j’ai réussi, j’ai échoué, et rebelote, j’ai repris confiance en tout cas).

Après quinze années passées en couple de manière presque continue (pas avec le même hein) (parfois avec des petites latences de quelques mois quand même), j’ai découvert le célibat. Pour être honnête, je me le suis imposée pour une période assez longue qui n’a toujours pas expiré.

C’est marrant parce que je le vis plutôt bien, comme l’octroi d’une immense liberté que je n’ai de cesse d’explorer…. et pourtant, je ne l’assume pas trop. Par exemple, je me sens souvent obligée de préciser que quand même j’ai quelques amants réguliers. En fait, j’ai peur qu’on me colle une vilaine étiquette de « fille seule ». Je me souviens qu’à l’époque où j’étais encore une « fille en couple », j’étais persuadée qu’un individu n’était célibataire que par défaut, aspirant plus ou moins secrètement à rejoindre le statut envié, que dis-je, le « graal », de la vie en couple (à part les gros queutards hein, les autres – comme moi aujourd’hui – ne pouvaient que feindre la satisfaction ou l’indifférence à leur triste sort). Le fait est qu’autour de moi, ceux et celles qui n’ont jamais eu de longues histoires ont déployé (ou déploient) énormément d’efforts pour rencontrer l’âme soeur, ce qui ne faisait que me confirmer dans mon préjugé. Certain(e)s l’ont trouvée grâce au Chasseur français de l’ère du 2.0 (happn, tinder, adopte-un-mec et consorts) et semblent immensément soulagé(e)s (parfois à défaut d’être épanoui(e)s), d’être passés de l’autre côté de la barrière.

Quand j’y repense, qu’est-ce que j’ai pu être lourdaude avec mes questions innocentes, quand je m’enquérais de la situation sentimentale de mes amis célibataires. Haha, la roue tourne et maintenant c’est moi qui ai droit aux regards de sincère commisération de la part de copines bienveillantes. Encore un de ces trucs qu’on se fait subir entre nanas, avec une perversité plus ou moins inconsciente, dont l’un des mérites (et non des moindres) est de nous faire entrer dans le moule. En somme, que je parcoure le chemin inverse, à contretemps de surcroît (oui, je suis en âge de procréer – vaste sujet, on y reviendra 😉 jette une ombre de soupçon sur ma douce personne.

Zut, je suis en train de m’appesantir sur un sujet sur lequel je voulais rester discrète parce que je n’ai pas pour intention de tenir un journal intime sur ce blog!! Je clos le chapitre mais j’y reviendrai, par un détour ou par un autre, notamment quand j’aurai lu – parmi d’autres bouquins qui s’encrassent de poussière à mon chevet – le livre de la sociologue Eva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité. En attendant, vous pouvez jeter un oeil à cet entretien, c’est fort intéressant et, surtout, ce n’est pas de la psychologie!!!

Bref, en 2015 je redécouvre la joie de journées et de soirées entières consacrées à la lecture sous couette. Le retour compulsif à la lecture est antérieur mais il a pris son plein essor au cours de cette année. Surtout, j’ai commencé à lire massivement des essais, en plus des romans. Parmi les livres que j’ai dévorés peu de temps après la rupture figuraient les entretiens menés avec le politologue et spécialiste de l’islam, Olivier Roy, En quête de l’Orient perdu, qui venaient alors de paraître. J’adore les biographies agencées sous la forme d’entretiens parce que ça permet de découvrir d’une part un itinéraire de vie ancrée dans l’engagement politique, intellectuel, proche du terrain et, d’autre part, d’avoir un accès facilité à la pensée d’un auteur en s’épargnant les lourdeurs de la prose académique.

Olivier-Roy-En-Quête-de-l'-orient-perdu-Seuil

Olivier Roy, En quête de l’Orient perdu. Entretiens avec Jean-Louis Schlegel, Paris, Editions du Seuil, octobre 2014, 324 p.

Cette lecture décisive et à point nommé m’a aidée à me décentrer de mes malheurs de femme trahie, à en pointer le dérisoire vaudevillesque, comme à me reconnecter à certains enjeux historiques et contemporains. À comprendre qu’une vie ne se réduit pas uniquement à une liste d’acquêts symboliques et matériels. J’étais sur la bonne voie! Bonus supplémentaire : quand quelques semaines plus tard ont eu lieu les attentats de janvier, j’ai évidemment été profondément choquée par l’horreur des faits mais j’avais cette béquille de l’analyse à laquelle me raccrocher (Olivier Roy est, à mon avis, l’un des observateurs les plus perspicaces du lien entre « islamisation de la radicalité » et sécularisation des sociétés).

Contrairement aux idées reçues, la lecture n’est pas forcément synonyme de repli ou d’asocialité. ou pas que 😉 parce qu’en acceptant de se laisser porter par la pensée d’un autre, en se rendant disponible à une vision du monde traduite par la littérature, on élargit ses horizons. Vient le moment où l’envie d’échanger, de rencontrer de nouveaux visages, de se confronter à d’autres points de vue, devient plus pressante. En 2015, j’ai beaucoup rencontré, échangé, parfois de manière superficielle, parfois pas. Différemment d’avant je crois. Du moins, j’ai essayé de ravaler mes appréhensions et de me défaire de mes préjugés en allant vers les autres. Je crois y être parvenue un temps même si, à l’heure de ce bilan de fin d’année, force m’est de reconnaître que mon indulgence est en train de se laisser distancer par ma tendance au jugement, à la détestable « mise en boîte » des gens.

Automne 2015 : allez savoir pourquoi, après avoir mouliné pendant plusieurs semaines, je saute le pas, j’ouvre ce blog. Je suis heureuse de vous savoir de passage sur ces pages et je frétille à chaque fois que l’un de vous prend la peine de déposer un commentaire. Alors à mon tour de vous demander ce que vous garderez de cette année. Votre pire souvenir, votre meilleur moment, votre plus grosse honte, vos petits ou grands succès, ce genre de choses quoi.

les illustrations en une de ce billet sont de Valérie Linder et appartiennent à la série « patienter le temps ».

Publicités

9 Comments

  1. ouais says

    Halte au frétillement, c est Ouais!

    Condescendance sociale! Normé pas normé? Ou comment penser comme un connard?

    C est là qu on se dit qu on fréquente de nombreux montons AOC miteux et potentiellement aigris voire défraîchis avant la date de péremption dès le premier obstacle rencontré et qu il faut faire un grand vide, parce que ces cons ne font que te pourrir la vie en te collant et te piétinant dans le moule qui les a façonnés eux.

    2015, comme de nombreuses très trop nombreuses personnes je ne retiens qu une longue course incessante, pressé par un système dégueulasse : bosser, bosser, bosser et bosser pour manger et payer un logement, avec des cons qui nous donnent des leçons pour mieux jouir des fêtes, des nuits, des repas, de la famille, de notre apparence qu on n a pas le temps ou les moyens de fêter justement.

    Un monde d une certaine classe sociale qui apprend au peuple laborieux comment vivre dans le plaisir. Et qui maintenant idolâtre le « ON » comme un bon vieux fan du Paris SG.

    Et bien non!

    C est bien le « JE » qui nous laisse libre de dire non, quand le « ON » embrasse la honte de tout ce qui nous révulse profondément.

    J'aime

  2. Wesh gros!
    merci pour votre commentaire, il m’a sauvée d’un immense moment de solitude web-esque (y a-t-il un adjectif correspondant à l’internet, au web?!)
    Bin oui, je me suis longtemps tâtée à mettre en ligne ce billet à haute valeur sentimentale ajoutée, avec des tremolos dans la voix et tutti, même si ce qui m’importe dans ces événements c’est ce qu’ils ont pu signifier au-delà de la seule tambouille psychologique.
    Alors je suis bien contente d’avoir quelques aboiements en retour!

    J'aime

  3. ouais says

    Je n allais pas vous laissez seule, moi j aime bien vous lire. Et mon ton n était pas sans un petit sourire en coin!

    Une rupture c est dur, c est comme toute dépendance à …., et c est là qu on apprend à aimer du plus loin possible pour se préserver un peu au cas où.

    En parlant de dépendance connaissez vous ce petit film de Billy Wilder  : Le poison?

    Ouais le gros qui aime bien vous lire.

    J'aime

  4. Non, je ne l’ai pas vu. Il faudrait que je le regarde à l’occasion!
    Dans le même esprit, il y a aussi ce beau film de Jacques Demy, Baie des Anges (1963), avec Jeanne Moreau en femme dépossédée d’elle-même, prise dans l’addiction du jeu.

    J'aime

  5. ouais says

    Suis pas très Demy mais j essaierai de voir ça .

    Je ne vous souhaite rien on ne se connaît pas, mais bon, rien de mauvais surtout!

    Aimé par 1 personne

    • On verra bien! en fait, je n’arrive pas à avoir de recul sur mon blog ni à lui donner de tournure claire, et pourtant ce n’est pas faute d’y cogiter!
      en fait je crois qu’au-delà des « idées » que j’ai envie de partager (mais qui nécessitent un temps d’écriture/réflexion plus approfondi), je découvre le plaisir d’écrire de manière assez libre, même si j’aimerais « ébouriffer » encore plus mon style. Et puis je suis un peu parano mais je n’aimerais pas du tout qu’il puisse y avoir de recoupement avec mon identité IRL donc ça me bloque un peu pour trouver la juste distance. En tout cas, c’est une chouette expérience 😉
      Et je suis ravie de savoir que tu fais de temps en temps un saut sur ces pages!

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s