David, Pierre, Claude et les autres.

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Art / Livre / Film / Scène

Ce soir, avec mon boss (qui n’en est pas vraiment un. enfin dans la vraie vie si, c’est un moyen-gros patron, donc du coup il a des goûts de patron éclairé, à suivre…), on s’est écharpé à propos des morts. Boulez versus Bowie. Tout ça parce qu’un collègue (qui n’en est pas vraiment un non plus mais lui, dans la vraie vie, il est fonctionnaire donc il n’a pas développé un goût poussé pour la musique subventionnée…) nous demandait si on était en deuil aujourd’hui. Mon boss a commencé à soupirer bruyamment pour marquer ses distances avec « la horde » parce que lui ça fait bientôt une semaine qu’il est en deuil. J’ai essayé de faire montre de compassion mais je n’ai pas pu m’empêcher de lui lancer la boutade de trop : « Nan mais quand même Y., Bowie, putain! »

J’ai essayé de rattraper mon cas, « mea culpa Y., mais tu comprends, Pierre Boulez, la musique contemporaine, l’IRCAM, c’est pas facile pour les ignares comme moi » – Réponse sans appel du faux-vrai-chef: « Boulez, il a tout révolutionné! ». Tout? Enfin pas pour tout le monde quand même (pas pour moi). Et puis Boulez, par rapport à la force de frappe de l’industrie musicale, c’est quand même pas grand chose. Uppercut du boss : « Justement, Bowie, ce n’est que de la musique commerciale, du mainstream »…. Jugez donc de l’affrontement d’autistes entre le chef et sa subordonnée, façon brèves de comptoir pendant l’eurovision.

Comme j’ai vraiment l’impression de passer à côté de quelque chose (et que ça m’agace d’être le beauf du patron), j’écris ce billet en écoutant Répons dudit Pierre Boulez. Oui parce qu’entre le courrier des lecteurs de ce blog et les recommandations de Y. (« commence par Messiaen et poursuis avec RéponsLe Marteau sans maître et Pli selon pli« . On se demande bien où Boulez est allé chercher tous ces titres bizarres), j’entre dans un tunnel discographique sans fin qui pourrait me donner le désir d’attenter à ma vie.

Donc je ne suis pas mélomane.

Je suis toujours très embêtée quand on me demande ce que j’aime comme musique. « euh… un peu de tout? ». J’ai quelques disques de l’époque où je fréquentais encore la Fnac, où (s’)offrir un CD était un chouette cadeau, où je ne savais pas télécharger (ce qui n’a toujours pas changé), où youtube, deezer & co n’existaient pas encore. Petit coup d’oeil à la pile poussiéreuse de cd : le dernier achat doit bien avoir trois ans, c’est du classique très « easy listening », un genre de « compil » qui s’appelle Contemplation (des pièces pour piano de Bach choisies et interprétées par Anne Quéffelec).

En fait, je suis incapable de faire quelque chose d’autre en écoutant de la musique (donc en ce moment même, je me constitue en cobaye d’une expérience behavioriste menée par moi-même sur moi-même à des fins non identifiées). Au risque de vous paraître un peu psychorigide, quand je suis seule chez moi, c’est silence (disons plutôt que je me branche bien malgré moi sur la vie des voisins) ou podcast (quand je découpe des légumes, hihi..). Oui parce que comme je m’amusais à l’affirmer à une époque, la musique c’est du bruit. Donc ça me dérange. Sinon, je n’ai pas de névrose.

Quand j’écoute de la musique seule, ce qui est donc chose peu fréquente, c’est religieusement et assise dans mon lit. Ou bien dans une salle de concert. Comme ça doit bien faire une petite décennie que je n’ai pas été à un concert de pop/rock, la plupart du temps, c’est pour aller entendre du classique. Et là l’exercice se corse. Parce que se rendre disponible à la musique classique requiert une forme d’attention qui confine à la méditation la plus extrême. Mettez-vous en situation : il est 20h30, vous n’avez pas dîné, toutes les pensées évacuées pendant la journée commencent alors à affluer en pagaille alors que le chef d’orchestre n’a même pas encore levé sa baguette. Et en plus votre voisin de gauche respire trop fort parce qu’il est vieux. Obstacle supplémentaire (à ce stade de confidences, je ne crains plus d’aggraver mon cas) j’ai beaucoup de mal à me concentrer sur la musique en regardant s’agiter l’orchestre. Voir et entendre en même temps, c’est quand même censé être le b.a-ba de la coordination sensorielle, sauf que je n’y arrive pas vraiment « au concert ». Mon attention se dissipe entre la scène et la musique, les pensées me parasitent l’esprit, mon ventre qui gargouille me fout la honte et j’essaie de le faire taire en me tortillant sur mon fauteuil tout en priant pour que le souffle lourd de mon voisin fasse tampon.

Parfois, il m’arrive d’être comme les gens normaux. D’avoir un rapport plus fluide avec la musique dans le quotidien. Par période, je réactive mon abonnement deezer, je compose des playlists (dont une de super pouf’ pour aller courir en rythme), je traverse la ville avec le casque vissé sur les oreilles. Et puis je me lasse, j’arrête tout, je redeviens totalitaire avec les sons (et je me jure qu’à échéance, je résilierai mon abonnement aux Inrocks).

Alors Bowie dans tout ça?

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Je ne me souviens pas comment j’en suis venue à écouter massivement David Bowie. J’imagine qu’il a toujours été là, dans l’environnement musical (au sens où je n’étais pas née quand Bowie a commencé sa carrière) et puis qu’un jour, en entendant je ne sais plus qui en parler avec enthousiasme, j’ai à mon tour franchi le pas. A l’époque, au lycée, j’empruntais des disques à la bibliothèque municipale. Alors comme tout ado qui se respecte, j’ai eu ma période Ziggy. Autant voire davantage que la musique elle-même, c’est le type qui m’a fascinée. D’ailleurs je suis allée le voir en 2003 dans ce lieu horrible (capacité : 16 000 personnes) qu’est le Palais omnisport de Bercy.

Des années avant de découvrir la littérature féministe, de songer à la question du genre, à la construction sociale de l’identité, à ce genre de trucs de harpies, je découvrais (ou pressentais) avec Bowie/Ziggy que l’identité pouvait être labile, circonstancielle, qu’elle n’était pas gravée dans le marbre à la naissance. Bowie/Ziggy, c’était la promesse de pouvoir se réinventer, se réincarner dans la peau d’un autre personnage peut-être juste en changeant de défroque, en remisant les uniformes de tout genre au placard. Bowie/Ziggy signifiait, pour l’adolescente que j’étais, une immense ouverture, la possibilité enfin de se concevoir autrement pour savoir qui l’on est.

Quand plus tard j’ai découvert l’oeuvre de l’artiste Claude Cahun, je me suis rappelée l’élan que j’avais eu pour Bowie. Voici une belle citation de Claude Cahun (née Lucy Schwob), qui coïncide si bien avec celui qui fut « mon » David Bowie :

« Sous ce masque, un visage ; je n’en finirai pas de soulever tous ces visages ».

 

pierre boulez

Forcément, à côté, Pierre Boulez fait pâle figure. Mais ça, mon faux-patron-que-j’adore il ne voulait pas l’entendre. Saleté de spectacle!

PS : si ça vous intéresse, ça fait déjà un bon moment que j’ai dit chut à Boulez, je crois qu’il vaut mieux que je le découvre à doses homéopathiques.

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7 Comments

  1. Moi, je suis un gros beauf de la musique. J’apprécie nostalgie, chérie fm et la musique de pouf. Du coup c’est toujours un peu délicat quand je rencontre des animaux branchés (je leur parle de mon amour pour britney spears et johnny hallyday et ensuite ils me unfriend sur facebook).

    Concernant le débat Boulez vs Bowie: je m’en fous. De un parce que je trouve que la musique classique, c’est chiant (je sens que ouais va me mordre dans les commentaires). Ensuite car la couverture médiatique sur David Bowie, ca me gonfle. Si on a lu moi christiane f droguée prostituée c’est quand meme a cause de lui qu’elle commence a prendre de l’heroine a 13 ans dans les toilettes du métro ^^

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    • Sérieusement, avec Britney et Johnny tu es au top de la hype!

      Nostalgie et chérie fm c’est vraiment bien pour faire de la route mais le problème c’est 1°) la publicité pour les marques de hard discount qui écorchent les oreilles 2°) la voix des animateurs qui écorche également les oreilles 3°) si on ne sait pas chanter, c’est terriblement frustrant à écouter 4°) je connais tous les airs mais je suis incapable de leur associer le nom du chanteur (à part Jean Jacques Goldman) et je ne comprends pas pourquoi, malgré tous mes efforts de mémorisation, je n’y arrive pas 5°) ça me fait faire des rêves érotiques avec Eddy Mitchell (alors que je préfèrerais Jean Jacques Goldman)

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  2. ouais says

    « Autant voire davantage que la musique elle-même, c’est le type qui m’a fascinée. »

    Pour répondre à Renarmachineau chacun ses goûts de chiottes, j ai les miens comme tout le monde et qu importe ce qu on aime si c est ce qu on aime!

    Cette phrase résume parfaitement Truc(b)owie. C etait comme un pot de yaourt qui aurait eu le pouvoir de gérer son emballage et sa pub. Pour moi Bowie c est la fin des Stooges! Certes le bassiste était aussi crevé qu un vampire de Mario Bava digèrant son pieux dans l oeil, mais quand même!!! Quand Bowie a produit les Stooges ça c est mis à sonner comme une diarrhée verte bourgeoise, et bien entendu les médias bourgeois on crié au génie.

    Quelle sous merde de raclure de vomi de dinde prédigéré oui!

    Bref.

    Avec l ircam Boulez a travaillé aussi pour le grand public avec Yamaha sur les claviers. Il a aussi permis la conception des programmes accessibles sur pc ou mac – qui réalisaient en mieux ce que faisaient des machines conçues au départ par des scientifiques comme Giuseppe di Giunio qui avait conçu un accélérateur de particules puis la 4x super ordinateur conçu pour traiter le son en temps réel – en faisant venir à l ircam des mathématiciens comme Miller Puckette.

    Sans lui en France il n y aurait pas eu de musique contemporaine parce que la bourgeoisie n en voulait pas.

    Après ben, écouter de la musique contemporaine, c est juste prêter toute son attention à la même oeuvre qu on écouterait comme une énigme qui nous permettrait de sortir d un labyrinthe avant de retomber dans un autre plus complexe.

    C est bien lorsque l on est confronté à l inconnu qu on explore notre champ des possibles.

    Qu importe l analyse brillante d un connard d intello voire même de l auteur, ce qui importe c est ce que NOUS analysons et NOS réactions face à l oeuvre.

    Ce que je peux vous dire, c est que Boulez travaillait entre autre sur ce qui anticipe l attaque d un son ou d une note et sur la résonance plus ou moins complexe de ce même son. Réécoutez la 3ème sonate en gardant cela dans le coin de votre tête.

    Répons fait référence aux oeuvres, il me semble, jouées à Venise à la Renaissance dans des salles comportant des balcons sur lesquels ont disposait des groupes vocaux ou instrumentaux qui se répondaient.

    ECOUTEZ LES TEXTURES QUI SE TRANSFORMENT progresivement ou brutalement ou par contrastes, profitez de l inconnu et des surprises. Ne cherchez à tout prix ce vous connaissez! On ne retrouve pas un éléphant dans la jungle en ayant l image d un poireau en tête!!! Decouvrez ce qu on vous propose, c est de la méditation oui!

    Ensuite,
    Écoutez les Stooges pour vous détendre le premier album et surtout le 2eme Fun house et tentez cette sous merde de Row power produite par Bowie si vous avez des problèmes de transit.

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    • Et bien je vous sens prêt à ouvrir votre blog! merci pour la master class!

      je n’ai pas réécouté Boulez depuis mais je suis bien contente d’avoir ces quelques indications.
      en fait, je comprends mieux la difficulté du concert : d’une part, il est difficile d’avoir une attention constante aux sons, à leur texture et, d’autre part, il est impossible de rembobiner. Devant un tableau, vous prenez le temps que vous voulez pour y entrer. pour la musique, c’est plus compliqué! malgré tout, j’ai l’impression que sans bases de solfège et avec une ouïe médiocre, l’accès à la musique contemporaine n’est vraiment pas aisé.

      Se perdre dans une oeuvre, ne pas chercher la reconnaissance à tout prix, oui. j’y vais. en revanche, je suis beaucoup moins sensible à la métaphore du labyrinthe comme à celle de l’énigme parce que je n’ai aucune patience pour l’un et l’autre, un sens de l’orientation pourri et que le sentiment de tourner en rond me rend dingue!

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  3. ouais says

    En bref, laissez vous surprendre et dérivez dans le son et les textures comme lorsque vous regardez les étoiles et un ciel de nuit.

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