Narcisse et ses avatars

comments 18
La vie moderne

Oui, bon, d’accord, j’ai un peu négligé le blog ces dernières semaines. Profil bas. La faute à pas le temps, puis à la grosse flemme qui a pris le relais. Tant qu’à faire, je pourrais aussi charger les vacances au sport d’hiver mais non, c’est à travers ma fenêtre que j’ai regardé les quelques bourrasques chargées de flocons tout à l’heure.

N’empêche, en ce moment je prends tellement la confiance que 1°) un soir où j’étais un peu schlass, j’ai fini par mentionner l’existence de ce blog à quelques amis, AVEC le lien.  Je vous adresse un timide coucou (salut les copains), parce que – vraiment – ça fait trop bizarre (et en plus, vous m’avez fait rater ma vocation de Jean-Claude Romand)  ; 2°)  j’insère en toute discrétion un portrait de moi en une. De moi floutée, de moi à six ans, de moi méconnaissable certes mais ça reste moi parce que blog = narcissisme.

Du coup, pour me la péter, je vous cite quelques lignes tirées de Narcisse et ses avatars du philosophe Yves Michaud, un abécédaire qui file de A comme Avatar à Z comme zapping et qui entend ainsi décrire (avec une feinte objectivité) les mutations de nos comportements à l’ère du contemporain et du tout numérique. Ce qui l’intéresse, ce sont les glissements de sens et les écarts d’une attitude à une autre. Ainsi, « Avatar » s’est substitué à « Identité » ; « Zapping » à « Attention », « People » remplace « Mérite » et « Narcisse » détrône « Je ».

Yves Michaud Narcisse et ses Avatars Grasset

Pour la faire bref, Michaud distingue le narcissique contemporain (justin bieber par exemple) du Narcisse du mythe antique (le beau gosse qui découvre son reflet à la surface d’une eau limpide et qui tombe fou amoureux de son image à tel point qu’il se désespère de ne jamais pouvoir l’obtenir, que ses larmes tombant brouillent son reflet, et qu’il finit par se suicider. Tout ça parce qu’étant tellement imbu de lui-même, il avait méchamment éconduit la nymphe Echo qui, offensée, s’est bien vengée en retour).

Du Narcisse de la mythologie, Michaud nous dit « qu’il a un orgueil si dur qu’il est inaccessible au désir des autres. Il meurt consumé par l’amour qu’il se porte  […] Le narcissique du passé n’est ouvert qu’à lui-même et sa jouissance est autoérotique » (puisqu’il a rembarré toutes les jeunes femmes qui jamais tentèrent une approche). « A l’inverse, poursuit-il, le narcissique de notre temps est tout sauf fermé sur lui-même et sur son désir. Il veut au contraire qu’on l’admire et qu’on l’aime et ne peut se passer du désir d’autrui« .

Donc l’image que guette notre Narcisse 2.0 dans le miroir consiste désormais en la pluralité de reflets diffractés que lui renvoient les autres, à l’interface des réseaux sociaux. Son argument consiste à dire que certes, dans les deux cas, le narcissique est toujours ce gros égocentrique obsédé par lui-même à la différence près qu’aujourd’hui son identité n’est plus aussi forte : c’est un moi faible, une identité plurielle, fractionnée, morcelée (pour le meilleur et pour le pire), « émiettée en avatars et images, monnayée en profils ». Plus loin : « le narcissique contemporain est si incertain dans son identité qu’il n’a de cesse de se faire reconnaître par autrui ».

Une petite dernière pour montrer qu’on peut être philosophe et avoir la langue fourchue : « Narcisse aujourd’hui, c’est quelqu’un entre Loana et Séguéla : une personnalité fragile et/ou inconsistante qui a un besoin d’amour fou et d’exhibition ».  Ce n’est pas parce que ces références ne sont pas à la pointe de l’actualité que vous pouvez soupirer de soulagement en vous pensant épargnés par le diagnostic (quant à moi, je suis abasourdie par les images que je viens de découvrir de Loana, dix ans après…). Détrompez-vous car, in fine, « Narcisse c’est moi, moi, moi et encore moi : moi et mes images, moi et mes profils, moi et ma com, moi et mes agents de com« . Alors peut-être bien que ce « moi » c’est un peu de « vous » qu’il s’agit, aussi.

Et si, jackpot, parmi vous, il y aurait quelques « pervers narcissiques » qui traînent (je sais pas si vous avez remarqué, c’est devenu l’un des musts de l’abjection psychologique ces dernières années – et des sujets de conversation entre copines -, parfois au détriment des expressions « gros connard » ou « psychopathe ») et bien, je ne peux pas grand chose pour vous. Sauf agiter une énième citation de Michaud en guise de vade retro satana : « La perversion narcissique comme instrumentalisation d’autrui à des fins égoïstes est donc le mode normal d’interaction contemporain […] Certes, il y a de vrais grands pervers narcissiques – criminels, vedettes des médias, people cyniques, affairistes, grands patrons – qui manipulent sans scrupule ceux dont ils ont besoin ou leurs victimes, mais le fait même que ces personnes peu recommandables jouissent d’une telle visibilité (les plus riches, les plus connus, les plus cyniques, les plus criminels, les plus arrogants, les plus voyous) et soient finalement admirées, en dit long non par sur notre fascination pour elles mais sur  le fait, qu’au fond nous jouons le même jeu qu’elles mais en mode mineur« .

Le livre n’est pas exceptionnel mais Yves Michaud a la juste dose de lucidité et de scepticisme ainsi qu’un indéniable sens de la formule, indispensable à l’exercice de l’abécédaire. Quoi qu’il en soit, cette petite digression me permet de revenir à ma pomme tout en me drapant dans un prétendu sens critique. donc de garder les apparences sauves et de remettre un coup de pommade sur mon ego (pfff…. impossible de sortir du cercle vicieux). Enfin, patience, la suite du post c’est pour une autre fois. Fin de digression.

A tantôt les Narcisses!

(si vous avez besoin de traiter d’un problème existentiel en attendant le prochain billet, vous pouvez toujours réfléchir à la différence entre une narcisse et une jonquille.)

Advertisements

18 Comments

    • Ha!, je vois que tu n’as retenu que le strict essentiel! Toi aussi? (Parce que j ai bien noté que les poils roux, vrais ou teints, étaient surnuméraires sur la blogosphère).
      Tragique de l’existence: quand j’ai enfin commencé à bien m’entendre avec elle, ma rousseur s’est mise à virer au blond.
      Ma lapine 💕 (je genrE dès que j’en ai l’occasion, pour le jour où je rejoindrai hellocoton, uh uh) n’est pas empaillée elle est juste très concentrée parce que je lui apprends à lire.

      J'aime

  1. ouais says

    2

    Cela dit, et tout bien considéré, ce miroir déformé ou non, qui nous renvoie notre amour pour nous même, image floue, anamorphosée ; ou par nos écrits qui nous reflètent nos pensées qu on aime ou qu on gerbe parfois à la relecture, n est ce pas ce qui nous tient vie ou nous détruit?

    Le 2.0 n est qu un mur de photos et de citations. Ca n est pas un reflet mais une projection.

    Un peu comme ces vitrines qui nous font rêver mais dans laquelle on se voit impuissant et sans un sou, frustrés.

    Quant à l art, le narcissique va s explorer artistiquement, mais bon un humain même original reste un humain pathétique et blindé de pathos et de sentiments aussi dégueulasses et poluants qu un pesticide, l artiste lui, va explorer tous les possibles à travers son analyse d oeuvres anciennes ou récentes. En cherchant, il va dépasser ainsi son LUI, il sera parfois perdu, parfois il sera tous ces artistes qu il analyse et ça le troublera, mais jamais il ne cédera à contempler son miroir. Ainsi il en sortira un Lui différent, et une oeuvre qui sera un nouveau maillon. Ainsi va l art. Chercher à exploiter et développer ce que d autres artistes ont à peine effleuré et surtout ne pas regarder notre miroir mais bien celui des autres….

    J'aime

  2. Zut, j’ai effacé ma réponse. Qu’est-ce que je disais déjà?

    Il est vrai que le miroir (de nos écrits, de nos mises en scène, etc.) favorise une reconnaissance qui a aussi une fonction constructrice (façon stade du miroir) et pas seulement narcissique. Ce qui m’a intéressé dans l’entrée « Narcisse » de l’abcdaire de Michaud, c’est le lien d’interdépendance qu’il fait entre identité « faible » et quête du regard d’autrui sur internet (le like). (j’avais été très frappée il y a quelques semaines par le témoignage de Sophie Fontanel sur « Café Mode » qui déclarait, le plus sérieusement du monde », « Instagram m’a guérie de tout »). De même, je suis souvent frappée par la prévalence des rapports de séduction dans les interaction sociales, courantes ou pro.

    Le mur du 2.0 comme écran de projection davantage que comme surface-miroir, mais oui!!

    L’artiste-son oeuvre : assez de croûtes à la Van Gogh, d’expressionnisme primaire, d’art-thérapie comme étalon de l’authenticité de l’art! donc oui pour vos conclusions.

    J'aime

  3. ouais says

    3

    ben bordel de chiottes nous voilà pour une fois en phase!!! Il va tomber du caca glaireux!!!!!:)

    Vous allez rire mais je ne crois pas une seconde que c est vous, le lapin sur la photo. Ni la fillette d ailleurs!

    Projection brumeuse…

    D abord, est-ce humain de ressembler à un miroir tapissé avec des motifs des années 70?

    J'aime

  4. Ah oui, j’avais oublié votre sixième sens bidon…
    Vous êtes la preuve incarnée que tout réseau social (dont ce blog) est un écran de PROJECTION (parfois utile aussi pour y envoyer vos rillettes moisies!).

    J'aime

  5. ouais says

    4

    C est dingue, vous commencez à me parler comme la femme d un vieux couple suranné tant ils sont proches de la fin!!!:d

    Je suis la preuve que je n aime pas les blogs mais que j aime lire certaines personnes, même avec une tronche de lapin roux tapissé.

    Vous noterez que je compte mes messages pour vous éviter un effort intellectuel supplémentaire.

    J'aime

    • merci pour le soulagement intellectuel. j’essaie de reporter l’énergie sur l’écriture de mon post en cours. oui, bon, cette façon de s’adresser à l’autre est un tic IRL. c’est amusant que vous le perceviez entre les lignes de commentaires. votre sixième sens sans doute.

      J'aime

      • ouais says

        Tiens! Mais vous le disiez bidon ce 6ème sens.:p

        Oui ne perdez pas de temps avec cette histoire et dépêchez d écrire votre nouveau post. En tant que votre vieux conjoint tout pourri bloguesque, je l attends!!!

        Hop hop hop! Au boulot!!!

        5

        Ps: je note que vous avez retenu que je dégraissais votre blog à la rillette moisie!

        J'aime

  6. Merci pour l’idée de lecture!
    Parmi les essais que j’ai lus et qui, sans se centrer uniquement sur le narcissisme contemporain, abordent cette question et d’autres qui y sont directement liées (exposition, exhibition, transparence et surveillance), La privation de l’intime (Foessel), L’oeil absolu ainsi que Fenêtre : chronique du regard et de l’intime (Wajcman), Esthétique de l’éphémère (Buci-Glucksmann), Le regard et la voix (Assoun), m’ont fait, entre autres, pas mal réfléchir à l’époque où je les ai lus.
    J’aimerais aussi terminer Le citoyen de verre, entre surveillance et exhibition (Sofsky) mais, malgré son très beau titre, cet essai me tombe littéralement des mains…
    PS : merci pour ce nouveau blog (découvert grâce à celui de Renardeau).

    J'aime

    • BIENVENUE!!!
      Merci pour toutes ces recommandations que je viens de regarder en détail (enfin, les résumés sur internet…). Ce sont ceux de Foessel, Wajcman et Sofsky qui me font le plus envie même si je redoute d’être larguée s’ils versent trop dans l’abstraction théorique ou la psychanalyse!
      Oui, Renardeau fait les rabatteurs et je lui dois sans doute une bonne partie de mon lectorat!

      J'aime

      • Franchement, L’oeil absolu de Wajcman est très accessible. Wajcman analyse des films et des séries populaires, par exemple, et tient des propos parfois un peu exagérés (et rigolos).
        Sofsky, c’est encore moins abstrait, je trouve d’ailleurs le début un peu plan-plan, je le laisse de côté pour l’instant (et j’ai peut-être tort), j’y reviendrai éventuellement plus tard.
        Bon, Foessel, faut s’accrocher un peu (l’auteur est philosophe) mais l’essai est court et il commence par une brève analyse d’une déclaration de Sarkozy qui ancre bien le propos.
        Bon week-end!

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s